DAKAR, 15 jan (IPS) – L'éducation des femmes aux droits, au moyen des langues nationales, peut leur permettre de mieux s'impliquer dans la prise des décisions de leur communauté et d'améliorer leur santé, affirme Molly Melching, directrice exécutive de l’ONG Tostan (signifie 'éclosion' en langue wolof).
Melching a participé à une réunion sur 'Femmes et santé en Afrique', organisée les 12 et 13 janvier à Dakar, la capitale sénégalaise, par le Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC). L’organisation non gouvernementale Tostan a été créée en 1991 au Sénégal pour promouvoir le respect des droits humains. En marge de cette rencontre, Molly Melching a accordé une interview à Souleymane Faye, un des correspondants de IPS à Dakar. Q: Quels sont les obstacles majeurs à la santé de la femme en Afrique? R: Je crois que l’un des plus grands obstacles, c’est le manque d’informations des populations, et surtout des femmes. Certes, on passe des informations à la radio, mais il faut que les femmes s’initient au dialogue, à la discussion, pour améliorer leur sort. A force de discuter avec le groupe social, on devient motivé pour faire vacciner les enfants, pour aller passer les consultations prénatales, etc. Pour ce faire, les femmes doivent être informées et éduquées, avec les langues qu’elles parlent, avec les méthodes de communication qui leur sont familières, comme le théâtre, le conte, la chanson, etc. Elles pourront ainsi être au devant des actions de changement et de progrès de leur communauté. Q: Comment doit être organisé ce travail d’éducation ou d’information que vous préconisez? R: Il ne faudra pas donner aux femmes n’importe quelle éducation, mais une éducation dédiée à l’apprentissage, au calcul et aux techniques de gestion de projets. L’éducation aux droits humains est essentielle. Autre chose qui est important, c’est mettre des services de santé et des infrastructures, des agents de santé au service des femmes. Ce sont les Etats qui doivent faire cela. Les femmes doivent connaître leurs droits et les responsabilités qui leur incombent dans la résolution des problèmes liés à la santé. Le gouvernement du Sénégal est en train d’avancer en mettant en place un plan d’action qui met l’accent sur la promotion de l’éducation de base en langues nationales, avec une approche basée sur les droits humains. Grâce à l’éducation des femmes aux droits humains, elles pourront mettre en application leurs compétences et leur intelligence, et contribuer à un changement réel et durable de leur communauté. L’éducation non formelle en langues nationales peut aider la femme africaine à apprendre à lire et à écrire, à gérer des projets et à s’organiser au sein d’associations. Ainsi, malgré l’absence de diplômes, elle aura l’intelligence, l’expérience, la sagesse et surtout la motivation nécessaires pour prendre en main le destin de sa communauté. Cette forme d’éducation donnera aux femmes et aux adolescentes la confiance de s’exprimer, de défendre leur droit à la santé, et d’abandonner les pratiques qui peuvent nuire à leur bien-être, de discuter de tout avec leur mari, les leaders traditionnels et religieux, etc. Q: Que pourra améliorer à l’avenir la réunion de Dakar sur 'Femmes et santé en Afrique'? R: Lors de cette réunion, nous avons plaidé en faveur de l’éducation non formelle en langues nationales (alphabétisation), basée sur les droits humains. Ce plaidoyer a été retenu comme une recommandation à promouvoir au sein de l’ONU. D’autres ont plaidé pour des soins de santé gratuits. D’autres encore ont demandé que des agents de santé, pas forcément des médecins ou des infirmiers, soient formés pendant trois ans par exemple, pour dispenser des soins de santé, vu que le défi de la formation dans la santé est difficile est à relever. Cette suggestion est une piste de solution pour les problèmes de formation en santé, en Afrique. Je crois que ces propositions parviendront à l’ONU, et que les Etats essayeront de les mettre en œuvre. Quant à l’éducation de base sur les droits humains, elle permet de faire comprendre à la femme qu’elle a le droit à l’expression par exemple, que sa voix et son avis sont importants. Grâce à l’éducation aux droits humains, la femme est très dynamique et active dans les activités de promotion de sa santé. Elle lui donne la confiance en elle-même, lui permet de se lever pour dire non à l’excision, par exemple. Q: Qu’attendez-vous des Etats et du secteur privé pour l’amélioration de la santé de la femme africaine? R: Pour promouvoir la santé de la femme en Afrique, il faut que les Etats coordonnent les efforts consentis dans ce sens, et que le secteur privé soit impliqué, car il peut tirer des bénéfices dans les programmes d’amélioration de la santé. Certains gouvernements ont réussi leur 'programme de santé pour tous', en coordonnant les efforts. Les indicateurs sont horribles chez d’autres… Les Etats peuvent aussi diversifier les sources nutritionnelles dans les villages, pour améliorer la santé des familles. Q: Quel est le rapport de la santé de la femme à son pouvoir d’achat? R: Quand la femme n’a aucune formation de gestion de ses activités, elle ne peut pas réussir ses activités génératrices de revenus, par exemple. Un pouvoir d’achat élevé améliore la santé de la femme, fait qu’elle mange correctement, prévient les maladies, et se fait consulter ou vacciner régulièrement. Le pouvoir d’achat est l’un des paramètres les plus importants et peut être amélioré par le microcrédit, par exemple. Q: La femme africaine souffre-t-elle, plus que l’homme, de la défaillance des systèmes de santé? R: Les femmes sont en général les principales victimes de la défaillance des systèmes de santé, car c’est elles seules qui souffrent de maladies émergentes comme le cancer du sein, une maladie dramatique que les structures de santé situées en zone rurale n’ont aucune chance de guérir. On diagnostique ces maladies tardivement. Q: Etes-vous optimiste, grâce aux concertations menées ça et là, pour améliorer la santé en Afrique? R: Au lieu de crier devant le mal, il faut chercher des solutions. Il ne s’agit pas de se réunir et de crier. Nous connaissons les obstacles à la santé, nous devons chercher des solutions, mobiliser les gens et les inciter à l’action.

