AFRIQUE: Le changement climatique 'est une question de sécurité'

LE CAP, 2 sep (IPS) – L'Afrique est le canari dans la mine de la sécurité mondiale, puisque le changement climatique menace de redessiner les cartes du continent et du monde.

Un changement du climat mondial remodèlera les côtes, modifiera la prévalence des maladies, changera les endroits où il pleut, et altèrera là où les gens peuvent trouver de l'eau, cultiver la nourriture et vivre, déclare Oli Brown, de l'Institut international du développement durable (IIDD). Cela pourrait contraindre des communautés et des nations à entrer en conflit puisqu’elles luttent pour accéder aux ressources ou sont obligées de migrer “dans la détresse”.

“L'Afrique est le premier continent à ressentir pleinement l'effet du changement climatique sur la stabilité politique et économique (à cause de) son histoire de conflits ethniques, de ses ressources et politiques et de sa dépendance des secteurs sensibles au climat comme l'agriculture pluviale”, a indiqué Brown lors d'une conférence, le mois dernier, au Cap. Il a exploré la relation entre le changement climatique, les ressources et la migration comme une source éventuelle de conflits sur le continent.

Mais il a prévenu contre l'affirmation selon laquelle les communautés africaines se battront automatiquement dans des conditions de stress. “Nous avons vu, à travers la région et le monde, que les conditions de stress provoquent des conflits dans certaines régions mais pas dans d'autres”.

Dans les années 1980, le débat sur le changement climatique s’articulait autour des inquiétudes par rapport à la dégradation de l'environnement. Cela est devenu plus tard une préoccupation au sujet de l'énergie et de l'économie puisque des pays ont commencé par s'attaquer à la façon de freiner la pollution atmosphérique qui causait le problème. Mais, plus récemment, le débat s'est centré sur des préoccupations plus larges par rapport à la sécurité nationale et régionale puisque le changement climatique menace de saper la paix et la stabilité internationales.

Brown a affirmé que le changement climatique ne devrait pas être considéré comme étant un seul problème, mais plutôt comme celui qui menace d’amplifier les pressions sociales et environnementales existantes qui provoquent des conflits humains, y compris la désertification, la pénurie d'eau, la dégradation des terres et la diminution de ressources halieutiques. Ces crises convergentes devraient inverser les tendances de développement à travers l'Afrique, le continent considéré comme l'un des plus vulnérables aux retombées des changements climatiques.

L'élévation du débat sur le changement climatique sur le dos des préoccupations de sécurité nationale est politiquement motivée, en partie à cause de la nécessité d'injecter un sens d'urgence plus grand dans les efforts mondiaux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

“Si les ministres de l'Environnement parlent du changement climatique, il est oublié. Si les ministres de l'Energie ou les ministres du Commerce en parlent, il bénéficie d’un peu d'attention. Mais, les gens qui parlent des questions de sécurité sont les Premiers ministres et les présidents”, a confié Brown. “Parler du changement climatique en termes sécuritaires le soulève au niveau de la grande politique”.

Ebrahim Ismail Ebrahim, vice-ministre des Relations internationales et de la Coopération de l’Afrique du Sud, admet que le changement climatique devient rapidement l'une des plus grandes menaces mondiales à la stabilité, et que les africains ont besoin de solides systèmes d'alerte précoce afin d’éviter des conflits futurs.

Etant donné la nature des conflits africains, qui traversent les frontières, Ebrahim a déclaré que le changement climatique aggraverait les litiges territoriaux et frontaliers, la migration, l'insécurité alimentaire et le stress de l'eau.

La diminution des ressources naturelles, associée au changement climatique, entraînera plus d'Etats ayant échoué et une migration massive, a ajouté Ralf Fücks, co-président de la Fondation Heinrich Boll, qui a accueilli l'événement au Centre du livre, au Cap.

Les grandes zones de conflit comprennent le Darfour, le nord du Kenya, et le long du fleuve Nil, alors que la migration dans la détresse, en provenance du Sahel de l’Afrique de l'ouest, était déjà un point de préoccupation.

Les changements dans les pluviométries, avec une évaporation accrue due à la montée des températures, signifieront que certains endroits sur le continent seront confrontés à une baisse considérable de l'eau disponible. Ceci, avec la demande croissante d'une population en augmentation, constitue une probable situation de déclenchement de conflits. L’Afrique du Sud devrait être à court de réserves d'eau disponibles d'ici à 2025 et, sous certains scénarios de modélisation du climat, le fleuve Nil devrait perdre 20 pour cent de son eau au cours du siècle prochain.

“Il y a eu un grand débat pour savoir s'il y a eu des guerres de l'eau dans le passé et s'il peut y avoir des guerres de l'eau à l'avenir”, a déclaré Brown.

Pendant ce temps, des parties du Sahel et de l’Afrique de l'est équatoriale pourraient réellement connaître une augmentation de la pluviométrie, bien que cela pourrait être accompagné d'une probabilité accrue d'inondations à l'est.

L’autre point de conflit éventuel est la sécurité alimentaire, où des diminutions de précipitations et des périodes de grande sécheresse réduiront les rendements des cultures dans certaines parties du continent. Certains modèles climatiques prévoient une diminution de moitié des récoltes agricoles d'ici à 2020, au milieu des demandes croissantes des populations et d’une augmentation de la malnutrition.

“Le changement climatique et l'impact des catastrophes naturelles, la désertification et les changements dans la productivité agricole pourraient conduire à des mouvements populaires incontrôlés”, a souligné Brown.

Quand bien même beaucoup de communautés utilisent la migration comme un moyen de s’adapter avec succès à la variabilité climatique, une pression accrue pourrait voir le nombre de réfugiés et de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays multiplier par dix dans les prochaines décennies. L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) prévoit que quelque 200 millions de personnes dans le monde peuvent être contraintes de migrer puisque le changement climatique amplifie les causes actuelles de la migration, comme le stress de l’environnement et les conflits sur les ressources.

La migration dans la détresse à grande échelle menace de mettre des groupes séparés auparavant en conflit sur les mêmes ressources sur le continent africain. L'effet cumulatif du changement climatique, des catastrophes naturelles, des maladies et de l'insécurité alimentaire augmentera également la probabilité des Etats fragiles qui tombent et deviennent des Etats qui ont échoué.

Tandis que la “titrisation” du débat sur le climat est motivée par la nécessité d'apporter une plus grande urgence dans les efforts internationaux pour stabiliser le réchauffement planétaire au-dessous du garde-fou de 2°C, Brown a averti que “des prédictions désastreuses” du changement climatique frisaient l'alarmisme. Cela risque de propager la fatigue climatique au sein du public.

“Cela crée un sentiment de désespoir et de résignation face à un défi non relevable”, a-t-il affirmé.

Dans le même temps, le vice-ministre Ebrahim a réitéré la nécessité de se concentrer sur les causes premières des conflits en Afrique, plutôt que seulement sur la gestion de leurs manifestations dans les situations explosives à travers le continent.