KENYA: Le gouvernement ne tient pas parole sur les tribunaux

WASHINGTON, 4 août (IPS) – Le gouvernement kényan a manqué à ses engagements à demander aux tribunaux internationaux indépendants de juger les auteurs des violences post-électorales de 2007. Cette manœuvre est en train d’être critiquée par 'Human Rights Watch', une organisation basée à New York qui plaide contre les violations des droits humains.

Dans un communiqué le 30 juillet, le Conseil des ministres du Kenya a déclaré qu’il n’établirait pas un tribunal spécial pour juger les individus responsables des violences ethniques condamnées après les élections présidentielles disputées en décembre 2007 là-bas. Les violences ont entraîné la mort de plus de 1.000 Kényans et en ont déplacé jusqu’à 350.000. “Avec une guérison et une réconciliation correctes, le Kenya ne sera pas confronté aux évènements des violences post-électorales de l’année dernière”, a indiqué une déclaration du Conseil des ministres du Kenya, qui a promis également des réformes judiciaires avant les procès.

L’élection présidentielle de 2007 a opposé Mwai Kibaki en exercice, un membre du groupe ethnique Kikuyu, à Raila Odinga, un membre du groupe des Luo. Les Kikuyu constituent le plus grand groupe ethnique dans le pays, représentant environ 22 pour cent de la population kényane; les Luo constituent 13 pour cent. Bien que les premiers résultats aient montré qu’Odinga était le probable vainqueur, Kibaki a été déclaré vainqueur par 200.000 voix – environ deux pour cent des quelque 10 millions de votes exprimés. Lorsque Odinga et les observateurs indépendants de l’Union européenne (UE) ont affirmé qu’il y avait eu fraude, des violences ethniques ont éclaté parmi bon nombre de tribus du Kenya, notamment entre les Kikuyu et les Luo.

En réponse aux troubles, l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a présidé un groupe de dirigeants africains qui a négocié un accord de partage du pouvoir, nommant Odinga Premier ministre sous le président Kibaki.

Ce groupe a également établi la Commission Waki sur les violences post-élection, pour enquêter sur les affrontements post-électoraux. La Commission Waki a recommandé la création d’un tribunal spécial indépendant avec une participation internationale pour amener devant la justice les individus responsables des affrontements.

Cette commission a aussi recommandé que, au cas où le gouvernement kényan refuserait d’installer un tribunal, la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, au Pays-Bas, tiendrait les audiences.

En juillet, la pression internationale est montée pour que le Kenya prenne des mesures pour traiter des violences de 2007. Le 9 juillet, n’ayant vu aucun progrès vers la création d’un tribunal, Annan a envoyé une liste scellée de suspects à la CPI. Le 27 juillet, l’UE a fait une déclaration pressant davantage le Kenya à créer un tribunal, ainsi qu’à instituer des réformes électorales pour éviter des incidents futurs. “L’application rapide des réformes convenues est d’une importance critique pour la réconciliation, la construction de la nation, le développement et la prévention d’autres conflits au Kenya”, a indiqué la déclaration de l’UE. Bien qu’une majorité de Kényans soutiendraient que la CPI juge l’affaire, le président Kibaki et le Premier ministre Odinga veulent que des tribunaux locaux traitent le dossier.

Les défenseurs des droits humains sont frustrés par rapport à la réponse du gouvernement kényan. “Rendre justice à ces victimes, c’est le test le plus urgent de la volonté du gouvernement d’union à résoudre la crise du Kenya”, a déclaré Georgette Gagnon, directrice de 'Human Rights Watch' (HRW) pour l’Afrique. “Le Conseil des ministres a simplement échoué à ce test d’une manière retentissante”.

Briggs Bomba est directeur de campagnes de 'Africa Action', une organisation basée à Washington qui plaide pour le changement de la politique américaine à l’égard des pays africains. Il a indiqué à IPS que la dernière manoeuvre du gouvernement n’était pas inattendue. “Je ne pense pas qu’il soit surprenant que le Kenya parle maintenant de l’indisponibilité d’un tribunal spécial”, a confié Bomba. “Nous ne pensons pas qu’il y avait une intention ou un engagement dès le début pour aller réellement au fond des violences post-électorales qui ont été vécues”.

Bomba a dit également que le système judiciaire national du Kenya serait probablement incapable de traiter cette affaire. “Le fait que nous parlions des évènements qui ont eu lieu il y a presque deux ans maintenant, et que les procédures judiciaires locales aient été incapables de ne rien faire jusqu’à présent, sape vraiment la confiance que tout d’un coup, des procédures locales vont être en mesure de progresser et de traiter cette question”, a observé Bomba.

Il a ajouté: “Je pense que ceci est un cas où il y a la preuve que le processus du tribunal local a déjà échoué”. HRW a appelé à une réaction forte de la part des Etats-Unis et du reste de la communauté internationale. “Les Etats-Unis et les autres partenaires internationaux du Kenya devraient insister sans hésiter que tant qu’un mécanisme judiciaire indépendant n’est pas établi au Kenya, il ne peut y avoir des 'affaires comme d’habitude'”, a expliqué Gagnon. Le Kenya est le premier arrêt programmé sur le voyage de onze jours en Afrique, dans sept nations, de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, qui commence cette semaine. Elle est arrivée mardi soir à Nairobi, la capitale kényane. Dans une lettre ouverte en date du 31 juillet à la secrétaire d’Etat, HRW a demandé instamment à Clinton de prendre une position ferme sur la question des tribunaux et des droits humains au Kenya. La lettre faisait pression sur Clinton pour qu’elle “demande instamment au Kenya de revenir aux principes de la Commission Waki” et “déclare publiquement que les Etats-Unis pourraient pendre en compte l’imposition de sanctions ciblées, y compris des interdictions de voyager, contre ceux considérés plus responsables de graves violations des droits humains”.

Toutefois, Bomba pense qu’une forte réaction de la part des Etats-Unis est peu probable. “Les Etats-Unis jouent très attentivement à cela. Je pense qu’ils ne veulent pas accroître totalement les tensions au Kenya”. Bomba a également prédit qu’une telle approche serait probablement inefficace: “Elle [la réaction américaine] sera une pression graduelle sur les autorités au Kenya, que je pense, ne sera pas efficace pour les amener à avancer et à agir”.