KINSHASA, 10 juil (IPS) – La ratification de la Charte relative au respect des droits de l’Homme par la République démocratique du Congo (RDC) concerne aussi bien les personnes valides que celles vivant avec un handicap. En se basant sur ces principes qui parlent d’égalité entre ces deux catégories de personnes, Julienne Makini Nsundu, aveugle de naissance, a voulu relever ce défi.
Dans cette optique, elle a créé en 2000 le Centre d'encadrement des personnes vivant avec handicap la «Gloire de l’Eternel» (CEPHGE), qui s’occupe de la formation à un métier des gens handicapés au quartier Kimbuala, dans la périphérie de Kinshasa, la capitale de la RDC. C’est à travers cet engagement à l’égard des autres que Makini Nsundu entend surmonter son handicap. Dans ce centre, les adultes et les enfants qui ont un handicap physique, ainsi que des veuves et des orphelins sont initiés à différents métiers, comme par exemple, le tricotage, la couture, la récupération de déchets en plastique, la fabrication de produits ménagers et de cosmétiques, notamment la bactérole – une pommade pour les cheveux – et même de liqueurs.
L’apprentissage du braille – l’écriture à l’usage des aveugles – fait partie également du programme d’activités qu’offre le CEPHGE à ses adhérents. En dépit de sa disponibilité et de l’attention qu’elle accorde aux personnes vulnérables, Makini Nsundu, l’initiatrice de ce projet, rencontre des difficultés dans la gestion de son centre. Situé dans la banlieue ouest de Kinshasa, le centre «Gloire de l’Eternel» souffre des effets de l’enclavement et de son environnement. L’accès au quartier Kimbuala est difficile à cause de l’érosion due à la non-urbanisation. Pendant les pluies, les rues qui s’y trouvent se transforment en ravins et ne sont presque plus praticables. Ensuite, il manque au centre l’équipement nécessaire pour former un plus grand nombre de personnes. «Nous utilisons une machine à coudre pour dix élèves. Les salles dans lesquelles nous dispensons des cours sont invivables tant elles sont exiguës et mal aérées. A la place de tableaux, nous utilisons des morceaux de planches», déclare Adèle Mode, la principale animatrice du CEPHGE. Malgré ces difficultés, Makini Nsundu tient à offrir un encadrement digne aux personnes vivant avec un handicap car elle veut à tout prix les valoriser. «Un handicap physique n’empêche pas l’Homme d’être utile à sa communauté», affirme-t-elle.
Elle pense que la lutte pour la valorisation des personnes vivant avec un handicap doit être menée par elles-mêmes. «Nous pensons que même si nous fonctionnons dans des conditions difficiles, il faut faire un pas pour que nos semblables valides sachent que le handicap physique n’est pas une fatalité». Voulant aller plus loin dans sa vision des choses, Makini Nsundu, soutenue par d’autres malvoyants, a construit quelques salles de classes supplémentaires en briques de terre cuite avec les moyens de bord. Le CEPHGE est appuyé par l'Association des centres pour handicapés d'Afrique centrale (ACHAC), dont il est membre. Les bénéficiaires des cours dispensés par le centre deviennent progressivement capables d’apporter leur contribution aux efforts de changement de mentalité dans la société. «Ces blouses, par exemple, ont été cousues par Gisèle Ntumba, une sourde-muette qui, autrefois, ne valait pas grand-chose aux yeux de la société. Aujourd’hui, la société a de l’estime pour elle», témoigne Adèle Mode.
Ntumba, elle-même, le reconnaît. «En République démocratique du Congo, lorsque les gens ont un handicap physique, ils sont complexés car ils sentent que la société les considère comme des vauriens. C’est la raison pour laquelle plusieurs de mes semblables se lancent dans la mendicité», explique Gisièle Ntumba, qui est une mère célibataire. Elle ajoute : «Lorsque je suis tombée enceinte, toute ma famille s’est acharnée contre moi. Je sentais bien que ce n’était pas dû qu’au seul fait que j’étais enceinte. C’était aussi à cause de mon handicap. Depuis que j’ai été initiée à la couture et que je couds bien, ma famille porte un autre regard sur moi. Elle me sollicite même pour que je couse des vêtements pour elle», dit-elle avec fierté. «Les encouragements à la fondatrice du centre viennent de partout. Ils louent l’œuvre de Juliette Makini Nsundu et indirectement, ces félicitations valorisent les personnes qui vivent avec un handicap», souligne Adèle Mode.
Grâce à cette initiative de Makini Nsundu et à l’exemple qu’elle donne aux autres, les personnes bien portantes en RDC ont commencé à changer de regard sur les gens vivant avec un handicap. Toutefois, cet engagement de l’aveugle est une goutte d’eau dans l’océan car en amont, il y existe des failles dans la gestion administrative du handicap par l’Etat congolais. Le directeur de la Confédération syndicale des personnes vivant avec un handicap, Jérôme Emango Mango, le reconnaît : «La loi organique sur la gestion des personnes vivant avec un handicap en RDC… édictée par la constitution, n’est pas élaborée. De plus, la Convention internationale des personnes vivant avec un handicap n’a pas été ratifiée par le pays». Ce qui fait que le gouvernement congolais ne s’occupe guère de cette catégorie de personnes, dont la plupart sont malheureusement issues de milieux pauvres.
Cette catégorie de citoyens ne peut que compter sur la volonté de certaines personnes de mobiliser des partenaires pour soutenir des projets privés comme ceux de «Gloire de l’Eternel». Malgré les obstacles qu’elle rencontre, Makini Nsundu ne baisse pas les bras pour autant. Au contraire, elle encourage les femmes handicapées à agir. «La femme vivant avec un handicap ne doit pas se considérer comme inutile. Il y a des personnes valides qui ne font rien dans la société. N’a de valeur dans la société que la personne qui participe à son développement. On peut être physiquement handicapé, mais cela ne veut pas dire que notre cerveau est touché…», affirme-t-elle.
*(Clarisse Ekoko est journaliste en République démocratique du Congo et a écrit cet article pour 'Gender Links', une organisation non gouvernementale d’Afrique australe qui lutte pour l’égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre 'Gender Links' et IPS).

