AFRIQUE DU SUD: Ils possèdent finalement la terre qu’ils labourent

LE CAP, 29 mai (IPS) – Eclairée par le soleil, un beau matin d’automne, la ferme de Welgemeen, dans le district de Ceres, dans la province du Cap occidental, est un modèle dans les résultats par ailleurs inégaux de la réforme agraire en Afrique du Sud.

Cette ferme d’exportation est en partie détenue par les cousins Robert et Peter Graaff (20 pour cent chacun) avec la grande partie (60 pour cent) possédée par 210 personnes défavorisées par l’Histoire coloniale et de l’apartheid en Afrique du Sud. Ces cousins sont des descendants d’une famille paysanne bien connue qui a labouré cette terre pendant trois générations. La réforme agraire en Afrique du Sud n’a pas été, pour la plupart, une histoire de réussite.

Certaines terres agricoles ont été, depuis la transition démocratique en 1994, données à des prétendants noirs, soit comme une restitution (sur la base d’une revendication historique de la terre sur laquelle des prétendants ou leurs aïeux ont été chassés) ou comme une redistribution (les prétendants reçoivent des subventions du gouvernement pour obtenir une terre). Mais de grandes étendues d’une telle terre ont été mal gérées et sont en jachère. Cela est dû à un nombre de facteurs, y compris le manque de soutien des fermiers existants et du gouvernement sous forme de formation, le manque de semences et d’engrais, ainsi que de nouveaux agriculteurs devenant découragés et quittant la terre lorsqu’ils se sentent submergés par les demandes et les coûts de l’agriculture. Mais Welgemeen est en train de prospérer. “Les nouveaux propriétaires de Welgemeen sont guidés par de fermiers commerciaux prospères. Parce qu’ils ont des actions dans la ferme et l’infrastructure nécessaire, ils sont déterminés à faire de l’agriculture une réussite”, déclare Robert Graaff.

Il a reçu en 2007 le prix ‘Young Farmer of the Year’ (Jeune fermier de l’année) de ‘AgriSA’, l’Association agricole de l’Afrique du Sud. Welgemeen est adjacente à l’autre ferme des cousins de Graaff, la ferme commerciale de Lushof. Lorsque Welgemeen est devenue disponible, il y a seulement trois ans, ils ont sauté sur l’occasion pour l’acheter. “Certaines des familles des actionnaires sont restées avec notre famille pendant des décennies. Welgemeen est une façon de donner quelque chose en retour (à la communauté)”, explique Graaff. Jacobus Mietas est l’un des actionnaires. Il est resté avec Welgemeen pendant presque quatre ans, depuis le début de l’entreprise. Né dans la ville voisine de Ceres et ayant vécu et travaillé dans la zone environnante de Witzenberg, toute sa vie durant, il a saisi l’opportunité de devenir un propriétaire terrien associé lorsque l’initiative de Welgemeen est arrivée il y trois ans. “J’ai pensé que c’était une bonne idée que nous soyons des propriétaires”, déclare Mietas.

Le modèle qu’on avait suivi était de réunir un nombre suffisamment important d’anciens membres défavorisés de la communauté, qui pourraient être intéressés à devenir des actionnaires de l’entreprise. Chacun d’eux avait bénéficié d’une subvention du gouvernement pour acquérir une terre. Ces sommes ont été mises en commun, et avec un financement additionnel, elles le montant s’élevait à 60 pour cent du prix d’achat. Les cousins Graaff ont apporté les 40 pour cent restants. Un autre financement et d’autres formes d’appui ont été obtenus pour construire la ferme. Par exemple, le ministère de l’Agriculture – à travers son programme d’appui agricole global – a aidé la ferme à acquérir le nouvel équipement nécessaire pour devenir une entreprise viable.

Aujourd’hui, des vergers d’agrumes à feuilles caduques, y compris des abricotiers, des pêchers, des brugnoniers et des poiriers sont plantés sur 130 hectares de Welgemeen. Ils espèrent récolter 3,5 tonnes de fruits cette saison, dont 70-90 pour cent seront séchés.

La plus grande partie de leur récolte est de loin exportée – vers l’Europe (notamment la Grande-Bretagne), le Moyen-Orient, l’Amérique du nord et l’Extrême-Orient. Le reste de leurs produits est vendu à Woolworths, un grand détaillant local, et à la Commission sud-africaine des fruits séchés. Ce sont deux clients exigeants qui acceptent uniquement les produits de qualité supérieure. Graaff indique que Welgemeen est agrée par Tesco, la géante chaîne internationale de détail basée au Royaume-Uni. “Vous devez gérer la ferme suivant des lignes commerciales. Notre inquiétude principale c’est la durabilité”, affirme Graaff. Sur les 120 actionnaires noirs, 18 travaillent en permanence sur Welgemeen. Le reste travaille soit sur d’autres fermes des Graaffs ou est employé ailleurs. Tous les bénéfices qui ont été réalisés jusque-là ont été réinvestis dans Welgemeen. “Nous avons dit clairement dès le début que nous ne paierons pas des dividendes pendant quelques années. Vous devez engraisser une vache avant de la traire. Tout le monde a accepté”, a souligné Graaff. “La croissance de la valeur de la ferme doit être également prise en compte. Sa valeur a triplé au cours des années passées. Pendant que la part de chaque actionnaire était au début d’environ 3.467 dollars, elle s’élève maintenant à environ 10.760 dollars”. Graaff estime qu’il faut un niveau élevé de confiance mutuelle entre tous les actionnaires et travailleurs pour gagner avec une entreprise comme Welgemeen. “C’est une voie à double sens. Nous nous aidons. Vous devez être totalement transparents”. Les comptes de Welgemeen sont audités par le cabinet d’experts-comptables ‘PricewaterhouseCoopers’ (PWC). L’entreprise organise quatre réunions du conseil d’administration chaque année et une assemblée générale annuelle des actionnaires. Les Graaffs sont membres du conseil d’administration, comme le sont les autres actionnaires à travers des représentants des deux cartels qu’ils ont constitués. Les décisions de politique du conseil – par rapport à la direction stratégique de l’entreprise – sont prises au cours des réunions du conseil d’administration. Graaff détient une licence en sciences agronomiques, délivrée par l’Université de Stellenbosch près du Cap. Le directeur de la ferme est Hubert Roux. Il a aussi un diplôme en agriculture tertiaire. “Les gens sont positifs ici. Chacun coopère pour le bien commun”, dit-il avec enthousiasme. Mietas est d’accord : “Nous avons tous une part dans ceci”. En dehors des actionnaires, 68 autres personnes sont employées en permanence sur la ferme alors que 100 autres y travaillent sous contrat. Ces opportunités d’emploi permettent d’atténuer le lourd fardeau du chômage dans la zone. Sofia Muller, une emballeuse de fruit, déclare à IPS : “Je subviens aux besoins d’une famille de cinq personnes. Il est difficile de survivre parce qu’il y a très peu d’opportunités d’emploi dans la zone”. Elle reçoit environ 15 dollars par jour pendant la saison de l’emballage – un revenu qui est crucial dans un ménage pauvre. Pour Mietas, son action dans la ferme signifie un moyen d’existence plus durable. “L’agriculture est dans mon sang. Cette ferme est un investissement dans le futur pour mes enfants”.