Q&R: Des notes moyennes pour la liberté de la presse en Afrique de l’est

NAIROBI, 6 mai (IPS) – Il y a quatre ans, une furieuse Lucy Kibaki, la première dame du Kenya, avait marqué la Journée mondiale de la liberté de la presse en prenant d’assaut, avec son entourage, les bureaux du principal groupe de publication indépendant ‘the Nation Group’.

Elle était indignée par l’interprétation, par ce groupe, de sa dispute avec un voisin et a saisi ses téléphones et ses ordinateurs portables, en démonstration du faible respect d’une grande figure pour une presse libre. Aujourd’hui, la situation est un peu meilleure. Au Kenya et en Ouganda, qui sont considérés comme des poids lourds dans la région, la récidive continuelle en matière de liberté de la presse a menacé leurs avancées démocratiques.

David Makali, président du Forum des éditeurs d’Afrique de l’est, déclare que les conditions dans ces deux Etats montrent la vitesse dont d’autres pays dans la région manipulent la liberté de la presse. Des espoirs en faveur d’une presse libre ont été vains avec l’existence continue des lois répressives des médias et des attaques intensifiées contre des organes de presse en Afrique de l’est. Dans un entretien franc accordé à IPS, Makali a partagé ses opinions par rapport aux tendances de la liberté de la presse dans la région. IPS: Comment classeriez-vous la liberté de la presse en Afrique de l’est?

David Makali: Je pense que l’Afrique de l’est n’est pas très bien classée en termes de liberté de la presse. Sur une échelle de A à E, l’Afrique de l’est est probablement à C; pas le pire, mais pas le meilleur. Je pense qu’il existe un respect modéré pour la liberté de la presse, mais ce respect n’est pas fondé sur une base juridique ou politique solide. C’est risqué et les médias sont vulnérables à des attaques sporadiques de la part des prédateurs tels que les politiciens, des bandes privées ainsi que des forces commerciales.

Ces menaces ne semblent pas être en train de reculer. En réalité, elles s’aggravent, parce que les systèmes politiques dans tous ces pays ne sont pas orientés vers la protection de la liberté de la presse comme une politique fondamentale. Comme une question de pratique, les gouvernements dans cette région ne tiennent pas la liberté de la presse comme l’un des droits cardinaux ou l’une des libertés qu’ils doivent garantir à la société.

IPS: Quels autres facteurs ont mis en danger les opérations des médias?

DM: Je m’inquiète le plus de l’impact commercial et des entreprises sur la liberté et l’indépendance des médias. Ce n’est pas visible, mais c’est probablement la menace la plus dangereuse que nous ayons. Elle a surclassé la position du gouvernement comme une menace pour la liberté de la presse. A cause de la concurrence et toute la bataille pour la survie de la part des entreprises de presse, elles deviennent prédisposées à la manipulation par des entités commerciales, et la véracité des informations ne peut plus être prouvée. Vous ne savez pas si ce que vous lisez est motivé par des intérêts corporatifs et commerciaux ou par le vrai intérêt public. Puis, bien sûr, il y a la deuxième menace pour la liberté de la presse qui vient des acteurs non étatiques; soit des citoyens privés travaillant de mèche [avec l’Etat] ou [des agents du gouvernement] se déguisant en des privés, mais attaquant anonymement la presse, les médias et les journalistes. Nous voyons qu’en Tanzanie, par exemple, les attaques contre ‘MwanaHalisi’ [une parution hebdomadaire qui a été interdite en octobre 2008 pendant trois mois], ce qui était sans précédent. Museveni a fait de même en Ouganda lorsqu’il a interdit ‘the Monitor’, simplement comme cela. Nous avons vu [la chaîne de télévision privée] ‘NTV-Uganda’ en train d’être interdite d’émission pour des périodes indéterminées; des attaques contre ‘the Red Pepper’, des attaques contre des journalistes de ‘New Vision’, [deux journaux indépendants de l’Ouganda]. Au Kenya, nous nous souvenons des individus cagoulés qui ont attaqué ‘the Standard Group’ [une entreprise de presse composée de journaux et d’une chaîne de télévision], opérant sous le masque de personnes privées mécontents du contenu des médias, mais en fait, je pense qu’ils sont des complices de l’Etat. IPS: Quel est votre opinion sur les lois relatives aux médias dans la région? La situation s’améliore-t-elle?

DM: Non. Elles constituent les menaces évidentes du gouvernement pour la liberté de la presse en vertu de leur nature oppressive, et sont en train d’être mises en vigueur sur les médias à travers la région pour protéger des intérêts politiques ou empêcher des vérités gênantes d’être publiées. IPS: Le thème de la Journée mondiale de la liberté de presse cette année est : “Le potentiel des médias dans l’encouragement du dialogue, la compréhension mutuelle et la réconciliation”. Comment les médias peuvent-ils se voir offrir effectivement l’environnement dans lequel ils opèrent dans la région?

DM: Tout d’abord, pour que les gens commencent par demander une responsabilité quelconque de la part de la presse, que ce soit en termes de la réalisation de la réconciliation, l’encouragement de l’unité, il faut que les gouvernements aient de l’estime et du respect pour la liberté de la presse. Les gouvernements ne peuvent pas vouloir avoir leur gâteau et le manger ou les sociétés, pour cette question, ne peuvent pas vouloir avoir leur gâteau et le manger. Ils doivent premièrement donner à la presse ce qui est le sien, la liberté de pratiquer, puis commencer à exiger d’elle certaines obligations de servir la société dans laquelle elle exerce. Si cela peut être garanti, alors je pense que les médias ont un rôle important à jouer, parce que, comme nous l’avons constaté lorsqu’il y a un conflit, les médias ne peuvent pas prospérer. IPS: Des autorités ont justifié leurs actions en accusant les médias d’exercer un journalisme irresponsable. Qu’en pensez-vous?

DM: Il ne peut exister aucune presse sans responsabilité. C’est réciproque et c’est le strict minimum auquel on devrait attendre des journalistes, que si vous avez obtenu certains privilèges, vous devez en retour le montrer dans la manière de pratiquer le métier. Et les journalistes, les propriétaires des médias et les praticiens ont besoin de donner en retour à la société des produits éthiques qui font la promotion de l’harmonie sociale, du développement et de la paix.

Il a été constaté que depuis les élections de 2007 au Kenya, des stations de radio, notamment les médias audiovisuels, ont poussé à la rupture de l’harmonie ethnique. Le jury n’a toujours pas délibéré parce qu’aucune preuve évidente n’a été fournie pour lier des émissions particulières à des recrudescences ou à des crimes particuliers. Mais l’hypothèse est telle que la conduite générale des médias a encouragé la rupture de l’harmonie ethnique. Je pense que les médias dans ce pays, dans cette région, doivent réfléchir sur leur rôle et voir comment ils peuvent devenir des agents d’un changement positif et mener des combats collectifs au lieu de maximiser sur les différences. Cela appelle à une direction éditoriale responsable. Alors, il est peut-être temps de commencer par demander qui sont ceux qui sont les décideurs au sein de nos médias, et il n’y en a pas eu assez par rapport à la considération accordée aux qualifications des personnes qui sont dans ce rôle crucial de garde-barrière. Depuis là où je m’assois, il y a clairement le besoin de considérer fortement certains repères pour le rôle de garde-barrière au sein de toutes les chaînes, de tous les médias qui sont en train de naître, notamment les chaînes de langues vernaculaires où des gens ont été désignés plus pour leur habileté, leurs connaissances du folklore et leur habileté à communiquer dans leurs langues locales que pour leur capacité à prendre des décisions éthiques et à porter des jugements éditoriaux. C’est le défi auquel nos médias sont confrontés et qui doit être réglé à travers une formation thématique et une exposition au code d’éthique et de déontologie du journalisme, afin que nous puissions obtenir une réduction du nombre des incidences de décisions et d’émissions contraires à l’éthique ainsi que du contenu des informations diffusées.