BOTSWANA: Des lois sur les médias provoquent la dissension dans le parti au pouvoir

GABORONE, 5 mars (IPS) – Il existe une dissension de plus en plus grande au sein du parti au pouvoir, le Parti démocratique du Botswana (BDP) à propos des lois qui permettront au gouvernement de réguler les médias.

Le député Keletso Rakhudu a rompu les rangs avec son parti en critiquant publiquement la Loi sur les professionnels des médias comme une “atteinte” aux “fondamentaux” et une “sape” des médias libres et indépendants. Il affirme que nombre de ses collègues partagent sa consternation, mais craignent d’en parler haut. “Je suis obligé d’accepter la décision de la majorité, mais je crois que ce n’est pas au gouvernement de réguler les médias. Une régulation partielle ou une régulation faible fait désordre. La ferveur avec laquelle le projet de loi a été embrassée crée l’impression que nous avons une arrière-pensée”, a déclaré à IPS, Rakhudu, ce député du nord de Gaborone, la capitale botswanaise.

“La ministre était pleine d’émotion. C’était le projet de loi ou rien. Mais nous avons voulu qu’elle écoute d’autres au niveau national ou international pour réfléchir et se demander pourquoi elle recevait tant de résistance. Elle a accepté de mettre le projet de loi en suspens afin de permettre de nouvelles consultations”. Rakhudu a dit qu’il était en dehors du pays quand ce projet de loi a été voté sans un débat au parlement. “Si les médias sont tout sauf équitables ou honnêtes, alors je crois qu’il y a suffisamment de moyens pour régler cela. Je crois que l’autorégulation des médias fait partie de la pratique démocratique du Botswana”. Et ce point de vue est soutenu par des citoyens. Une enquête de ‘Afro Barometer’ sur la liberté de la presse, menée par l’Université de Botswana en octobre 2008, révèle que 80 pour cent des Botswanais soutiennent que les médias rapportent les faits comme “ils les voient”. “Ces chiffres confirment qu’une large majorité des Botswanais soutiennent le point de vue que les médias constituent un moyen important pour s’assurer que leurs dirigeants sont tenus responsables”, a souligné Mogopodi Lekorwe, un maître de conférence au département des études politiques et administratives dans l’université.

“Au cours de ces quelques derniers mois, il semble exister des indicateurs croissants d’une intolérance de plus en plus grande de la liberté de parole, tels que des partis politiques bâillonnant des membres de la liberté d’expression et le gouvernement punissant durement une presse critique. Le parti au pouvoir, le BDP, a institutionnalisé son groupe parlementaire de sorte que ses décisions s’imposent à ses députés, indépendamment des sentiments de leurs électeurs sur le sujet”. Les résultats préliminaires de l’enquête ont été publiés le 16 février. La Loi sur les professionnels des médias, qui est passée haut la main le 10 décembre 2008, semble répondre au projet de loi de cette intolérance grandissante. Des politiciens de l’opposition sont sortis du parlement en signe de protestation contre le refus du parti au pouvoir d’autoriser un débat sur cette loi. Elle habilite un Conseil des médias nommé par l’Etat pour assumer un rôle similaire à celui d’un tribunal. Il peut imposer des amendes de plus de 600 dollars et des peines d’emprisonnement ne dépassant pas trois ans pour des infractions. “C’est une loi très répressive parce qu’on ne peut pas pratiquer le journalisme au Botswana sans l’assentiment du Conseil des médias, dont le comité exécutif exclut de ses structures de prise de décisions les professionnels des médias, les éditeurs ou toute personne ayant un intérêt dans les médias”, a déclaré Thapelo Ndlovu, directeur de l’Institut des médias d’Afrique australe (MISA) pour le Botswana. Il affirme que la ministre est sur le “sentier de la guerre” contre le MISA à cause de leur opposition aux lois sur les médias.

“Elle montre peu de considération pour la société civile et pour les opinions divergentes. Elle veut que tout le monde se mette au pas. La ministre réaffirme qu’elle veut que les éditeurs aillent se faire enregistrer au Conseil des médias. S’ils ne sont pas coopératifs, elle dit qu’elle choisira son propre Conseil des médias. Cela confirme des craintes longtemps exprimées selon lesquelles l’implication politique pour gérer le Conseil des médias est destinée à contrôler les médias”. Ndlovu a dit qu’ils sont en train d’examiner leurs options juridiques et qu’ils mobiliseront le soutien du public à travers des annonces dans les journaux, des interviews radiophoniques et des ateliers. Le gouvernement méprise néanmoins les critiques.

“Le but exprès de la Loi sur les professionnels des médias est d’établir un Conseil des médias dont les objectifs sont de préserver la liberté des médias, faire respecter les normes de conduite professionnelle et promouvoir de bonnes normes d’éthique et de discipline parmi les professionnels des médias”, a déclaré Dr Jeff Ramsay, porte-parole de la présidence. “En mars 2003, le Conseil de la presse du Botswana, lui-même un organe non statutaire, a accepté, lors d’une réunion du Conseil des médias, de s’engager dans un processus qui pourrait renforcer son mandat à travers une reconnaissance législative”. Il n’en est pas ainsi du reproche des éditeurs qui insistent qu’ils n’ont pas été consultés. “C’est pourquoi la ministre a en fin de compte reporté le débat sur le projet de loi – en vue de consulter les acteurs”, a indiqué Clara Olsen, rédactrice en chef de la Gazette du Botswana. Olsen a estimé que cette loi conduirait à l’autocensure, le journalisme deviendrait une carrière peu attrayante, même dangereuse; des investigations seraient pratiquement impossibles et des responsables seraient même moins enclins à accorder des interviews ou à commenter des questions. “Le gouvernement et le parlement ont l’initiative des lois. Si une loi est mauvaise, nous devrons faire campagne pour qu’elle soit abrogée”, a déclaré Olsen.