NAIROBI, 4 fév (IPS) – Un sentiment d’optimisme rare a émergé à Mogadiscio, en Somalie, aux premières heures du 31 janvier lorsque les gens ont appris que le leader d’une faction modérée de l’Union des tribunaux islamiques (UIC), Sheikh Sharif Ahmed, a été élu président du Gouvernement fédéral de transition (TFG).
Sharif a battu le Premier ministre Nur Hassan Hussein, qui était fortement soutenu par la communauté internationale, et le général Maslah Mohamed Siad, fils du général Siad Barre, le président de la Somalie d’avant-guerre.
“La seule période de paix pendant les 18 ans de guerre civile à Mogadiscio était dans la deuxième moitié de 2006 quand les Tribunaux islamiques de Sheik Sharif étaient au pouvoir”, a déclaré à IPS, par téléphone depuis Mogadiscio, Mohammed Ali Siad de l’Association des entreprises de Banadir. “Maintenant, deux années plus tard, personne ne semble être mieux placée que lui pour tendre les bras aux groupes des insurgés islamiques et gérer la crise”. Il a ajouté que “le défi le plus dur et le plus urgent pour le nouveau président vient non pas de ses ennemis, mais de ses amis et alliés d’antan” au sein de la faction radicale dissidente des Tribunaux islamiques, appelée Alliance pour la re-libération de la Somalie–Groupe Asmara (ARS-A), qui a combattu les troupes éthiopiennes pendant deux ans, s’oppose au Processus de Djibouti et jure d’imposer sa marque particulière de la charia islamique. La milice la plus puissante dans cette alliance est al-Shabaab, un groupe qui figure sur la liste des organisations terroristes des Etats-Unis, qui contrôle la plupart des villes stratégiques dans le sud et le centre de la Somalie et qui, le 26 janvier, a occupé Baidoa, la capitale du gouvernement de transition. Al-Shabaab, une fois l’aile de la jeunesse des Tribunaux islamiques dirigés par Sharif, contrôle actuellement plusieurs districts à Mogadiscio, la capitale historique du pays, où il est en train de cibler maintenant les forces de maintien de la paix restantes de l’Union africaine (UA) venues de l’Ouganda et du Burundi afin de les forcer à se retirer comme l’ont fait les Ethiopiens. La milice de tendance wahhabi a été également en conflit avec d’autres religieux sunnites somaliens qui considèrent al-Shabaab et des membres affiliés comme une menace à la culture religieuse traditionnelle somalienne des sanctuaires et des soufis. Sharif, un religieux du clan Hawiye qui a été en exil pendant deux ans, d’abord en Erythrée et maintenant à Djibouti, remplace Abdullahi Yusuf, un ancien seigneur de guerre de Darod originaire de la région du Puntland. Yusuf a été destitué en décembre par le Premier ministre Nur Hassan Hussein quand il s’est opposé à l’accord de paix négocié par les Nations Unies entre le TFG et le Groupe de l’opposition islamique modérée dirigé par Sharif. L’Accord de paix de Djibouti a préparé le retrait des troupes éthiopiennes dans le sud et le centre de la Somalie, et a doublé la taille du parlement à 550, avec 200 nouveaux membres à nommer par l’opposition islamique dominée par les Hawiye et dirigée par Sheikh Sharif, puis 75 membres des organisations de la société civile et de la diaspora. Hussein Omer, un député du TFG originaire du Somaliland, a confié à IPS que l’agrandissement du parlement a incliné l’équilibre du pouvoir en faveur de l’opposition islamiste, notamment le clan Hawiye. “Il est injustifiable qu’un pays déchiré par la guerre avec une population de huit millions d’habitants puisse avoir un parlement de 550 membres. La véritable logistique pour les rassembler et son coût seront difficiles à gérer. Le test décisif de la force de ce gouvernement d’union est de savoir s’il peut retourner dans le sud et le centre de la Somalie”. D’autres analystes doutent aussi de la viabilité du gouvernement d’union envisagé par le Processus de Djibouti.
“L’objectif clé … était de créer une alliance politiques puissante, capable de stabiliser le pays, de marginaliser les radicaux et d’endiguer le flot du militantisme islamique”, a affirmé Daniela Kroslak de ‘International Crisis Group’ (ICG) lors d’une réunion d’information le 23 janvier au Centre international de formation pour le soutien à la paix à Nairobi. Le groupe à publié récemment un rapport : “Somalia: To Move Beyond the Failed State” (“Somalie : Pour aller au-delà de l’Etat raté”). “Ceci devenait vite irréalisable par des scissions au sein de l’Alliance des insurgés pour la re-libération de la Somalie ainsi que du TFG, et la progression rapide des milices radicales comme Al-Shabaab, qui rejettent le processus. La faction ARS basée à Asmara et son leader controversé, Hassan Dahir Aweys, sont aussi restés à l’écart de Djibouti. Ceux autour de la table – la faction ARS basée à Djibouti (ARS-D) et le TFG – contrôlent un territoire très petit”, a-t-elle ajouté. La rupture entre la réalité politique instable de la Somalie et le processus ‘politique’ sponsorisé par l’ONU pour ressusciter un pays échoué à travers un parlement de transition a forcé le Conseil de sécurité de l’ONU à rechercher une force de maintien de la paix plus large et plus internationale pour remplacer les quelque 3.000 troupes de l’UA laissées dans ce pays et qui subissent de graves attaques des insurgés islamiques. Cependant, aucun pays n’a encore démontré sa volonté ou son intérêt à participer à une telle mission. Des carottes aux militants? Dans ce contexte, Kroslak de ICG plaide pour “quelques carottes” aux militants islamistes pour les mettre à l’épreuve et les attirer. “Si Djibouti doit aller si loin dépend de l’attraction d’une masse critique des insurgés impliqués dans le processus à un moment où ces insurgés ont une bonne raison de croire qu’ils sont en train de gagner sur le terrain de bataille et peuvent continuer de faire ainsi. Les pouvoirs extérieurs qui ont cherché à élaborer un processus de paix émettent de grandes réserves par rapport à nombre de ces groupes et personnalités”. Dr Stig Jarle-Hansen, auteur de “Mogadishu's Civil War Economy 1991-2008” (“Economie de la guerre civile de Mogadiscio 1991-2008”) et un expert des mouvements islamistes, accepte mais doute qu’al-Shabaab ou des groupes radicaux similaires soient maniables sous la médiation de l’ONU ou de l’Occident. “L’idéologie et le mode d’opération de ces groupes sont différents de tous les autres acteurs que nous avons vus jusque-là dans la guerre civile”, a indiqué Jarle-Hansen à IPS. “Ils sont animés d’une philosophie politique de militant anti-Occident avec laquelle ils prospèrent. En effet, certaines sections plus extrémistes d’al-Shabaab et des groupes comme Al-Ansaar déclarent appartenir à al-Qaeda et jurent de lancer un djihad mondial. Il sera difficile à Sheik Sharif de les amener autour du pouvoir”. Il se référait aux attaques-suicides, y compris une à Mogadiscio le 24 janvier qui a tué 20 personnes, et la destruction des sanctuaires soufis traditionnellement vénérés par les combattants d’al-Shabaab, comme un phénomène nouveau en Somalie. “Cette version du militant de l’islam est en désaccord avec les pratiques et valeurs religieuses traditionnelles musulmanes somaliennes”, a-t-il dit. A un moment où l’ONU estime que 3,2 millions de Somaliens sont dans un besoin urgent d’assistance humanitaire, notamment la nourriture, la montée des insurgés islamistes a davantage réduit l’accès déjà limité des organisations d’aide humanitaire. Mariam Hussein, directrice de l’Organisation des droits de l’Homme ‘Ismail Jumale’, basée à Mogadiscio, affirme que bien qu’al-Shabaab et des personnes associées à de telles causes constituent une petite minorité parmi les musulmans somaliens, leur pouvoir grandissant représente un échec pour les institutions de transition qui sont en train d’être financées et entretenues par la communauté internationale. “Les gens sont malades de deux décennies de combat. Environ le quart d’un million de personnes sont dans des camps de réfugiés et le nombre de déplacés à l’intérieur est en train de monter tout le temps”, dit-elle, expliquant la progression de ces forces islamiques.
“L’Ethiopie était intervenue, avec le soutien des Etats-Unis, sous prétexte de défaire les soi-disant terroristes. Deux années plus tard, tout ce qu’ils ont pu faire, c’est de soulever la population contre les troupes internationales et faire de la frange des éléments islamistes la milice la plus puissante dans le pays”, a-t-elle déclaré à IPS. La communauté internationale est en train de compter sur Sheikh Sharif et ARS-D pour servir de contrepoids aux insurgés et aider le gouvernement d’union à établir un certain ordre politique et des institutions de l’Etat. Qu’il puisse retourner à Mogadiscio et établir un ordre apparent dépendra, cependant, de la volonté d’al-Shabaab.

