DROITS-ETHIOPIE: Un procès pour tester les limites de la liberté de la presse

ADDIS ABEBA, 12 août (IPS) – Une bataille juridique en Ethiopie sur ce qui constitue un outrage au tribunal va probablement évaluer les frontières de la liberté de parole dans un pays où la liberté de la presse s'est détériorée durant les trois dernières années.

Abiy Teklemariam, directeur de la rédaction de l'hebdomadaire privé 'Addis Neger', a affirmé dans une déclaration reçue par mail que le journal ferait appel — à la Cour suprême du pays — de la condamnation de son rédacteur en chef, Mesfin Negash, pour outrage au tribunal.

“Le tribunal a mis dans son raisonnement la barre tellement haut qu'il est pratiquement impossible pour un journaliste de couvrir un procès…”, explique le journal dans sa déclaration. “Nous espérons que la procédure et le résultat de notre appel permettront de rendre plus claire la liberté de parole et ses limites dans notre pays”.

Si l'appel est accepté par la Cour suprême, le procès pourrait déterminer si les journalistes, comme le messager, peuvent être tenus responsables des propos, même quand ceux-ci sont attribués à une source identifiée. Les journalistes ici sont désireux d'un précédent qui pourrait offrir une protection légale après que le parlement a approuvé un Code pénal et une loi sur la presse que les organisations de défense des media déclarent comme conçue pour entraver la presse. “Les journalistes éthiopiens sont entourés par des institutions hostiles — les juges, le gouvernement et les hommes d'affaire”, déclare Vincent Léonard, directeur pour l'Afrique de Reporters sans frontières, basée à Paris. “La loi ne protège pas la liberté de la presse, mais donne des armes à ceux qui veulent attaquer la presse”.

Dans une utilisation originale de l'accusation d'outrage, le juge fédéral Leul Gebremariam a déclaré Mesfin coupable et l'a condamné à la suspension pour un mois pour avoir publié les commentaires de l'avocat d'une pop star emprisonnée. L'avocat, Million Assefa, a été aussi déclaré coupable d'outrage au tribunal et envoyé à la prison de Kaliti pour une peine d'un mois et 20 jours.

Le mois dernier, le journal de Mesfin avait cité l'avocat disant qu'il ferait appel de la décision du juge et déposerait peut être une plainte contre lui, au nom de son client Tewodros Kassahun, chanteur plus connu sous le nom de Teddy Afro, accusé d'avoir tué un homme dans un accident avec délit de fuite.

Le juge a déclaré l'avocat et le journal coupables, affirmant que l'article “exprime du mépris à l'indépendance constitutionnelle du pouvoir judiciaire” et tente d'influencer le procès de Tewodros en cours. Le gouvernement a été particulièrement méfiant à l'égard de certains médias plus libres depuis que quelques journaux privés se sont ralliés derrière les protestations de l'opposition contre la fraude présumée durant les élections fédérales de 2005. Des centaines de personnes ont été arrêtées pour trahison, dont 15 journalistes, qui ont été tous pardonnés et acquittés l'an dernier. Treize journaux et magazines ont été fermés durant la répression, dont trois appartenant au plus grand éditeur privé du pays, la Maison d'édition Serkalem.

Cette année, le gouvernement a forcé deux autres magazines à sortir de la distribution en utilisant des lois contre les troubles à l'ordre public. Le magazine de mode 'Enku' était l'un des deux. Le rédacteur adjoint du magazine, Aleymayehu Mahtemwork, et trois de ses collègues ont passé aussi quatre jours en prison pour avoir couvert le procès de Teddy Afro. Même si Aleymayehu a été relâché, le procès contre lui reste en suspens et son magazine doit encore être relancé. Des milliers de fans de Teddy Afro ont protesté contre le procès, alléguant que les charges contre lui étaient motivées par des intérêts politiques. Les stations radios contrôlées par le gouvernement en Ethiopie ont interdit les chansons du troisième album Yasteseryal de Teddy Afro, qui critique l'échec des gouvernements depuis la chute de l'empereur Haile Selassie en 1974. Actuellement, le gouvernement éthiopien contrôle la seule télévision sans frais, les sites Internet sont souvent bloqués par les télécommunications qui sont le monopole de l'Etat, et seulement quelques journaux privés existent. En effet, l'Ethiopie a l'une des presses les plus fermement contrôlées au monde. Cependant, des représentants gouvernementaux déclarent qu'ils sont engagés à une ouverture progressive des media privés et exhibent la licence de la première radio privée du pays, délivrée l'année dernière, comme une preuve de progrès.