POLITIQUE-SENEGAL: Une paix effective en Casamance passe par la sensibilisation

DAKAR, 16 juin (IPS) – L'opinion sénégalaise a profité d'un forum de deux jours à Ziguinchor, le chef-lieu de la Casamance, la province du sud du Sénégal, pour exprimer son découragement par rapport au processus de paix dans cette région verte du pays, secouée depuis plus deux décennies par un courant séparatiste.

Ce forum organisé la semaine dernière par le Conseil des organisations non gouvernementales d'appui au développement (CONGAD), soucieux de retrouver la paix en Casamance, a enregistré notamment la participation du Comité d'appui au processus national de concertation citoyenne pour le retour à la paix en Casamance. Les participants au forum ont préconisé, pour une sortie de crise en Casamance, que les médias s'intéressent plus à ce problème pour plus de sensibilisation afin que tous les fils du Sénégal, en particulier ceux de la province, s'impliquent davantage au processus de paix.

Nouha Cissé, proviseur du lycée Djinabo à Ziguinchor, membre du comité d'appui au processus national de la paix, estime que la crise dans cette région est devenue une chose sans intérêt, affirmant que les gens n'y pensent même plus. “La crise casamançaise est un problème qui ne semble pas important du point de vue de la gestion, mais qui est très fatale à la population. Ce qui nous cause beaucoup de dommages”, déclare-t-il à IPS.

Se référant à l'histoire de la Casamance, Nouha reconnaît que plusieurs thèses s'affrontent dans les fondements de la crise, car les théoriciens du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) soutiennent que la région du sud n'a jamais appartenu au Sénégal. “Pour les tenants (de cette thèse), c'est en compagnonnage que le Sénégal et la Casamance seraient allés à l'indépendance, chacune des identités ayant été préalablement distincte l'une de l'autre”, raconte-t-il. Mais, le gouverneur de Ziguinchor, Léoplod Wade, déclare à IPS : “Laissons l'histoire de l'autre côté, ce qui importe aujourd'hui c'est la paix, et c'est tout. La Casamance est une partie intégrante du Sénégal”. Il ajoute : “L'important pour nous, c'est que cette situation de ni paix ni guerre finisse une fois pour de bon, que la population retrouve une vie normale, qu'elle puisse avoir la liberté d'aller au champ, de circuler sans être agressés ou dépouillés de ses biens; la paix, c'est ce qui nous importe ici”.

Tamsir Sadji, directeur de l'école primaire Amical Cabral à Ziguinchor, estime que l'enclavement de la Casamance fait partie des fondements du conflit. Selon lui, cette région est aujourd'hui dans une situation de ni paix ni guerre, ce qui inquiète davantage la population, notamment les gens du monde rural et les déplacés de guerre. “La guerre a fait que les déplacés ont été dépouillés de leurs biens et de leurs terres, donc il faut une paix définitive pour que ces déplacés puissent avoir la joie de vivre”, souligne-t-il à IPS.

Selon Sadji, c'est une bonne chose de s'approprier l'évolution de la paix, mais le travail devrait normalement démarrer au début du conflit, vers les années 1980 par une sensibilisation sur les méfaits de la crise. “On n'en serait pas arrivé là si par le passé chacun s'était approprié le processus. Des sensibilisations dans les écoles pouvaient bien servir aux élèves afin d'annihiler cette idée d'indépendance qui planait dans leurs esprits”, dit-il.

Les participants au forum ont donc décidé de s'approprier le processus pour amener l'Etat sénégalais à prendre des mesures pour une paix durable en Casamance. Ils reconnaissent qu'il existe actuellement une scission au sein du MFDC et qu'une rencontre interne est nécessaire pour l'unification du mouvement d'autant que cela faciliterait les négociations entre les deux parties au conflit. Les participants ont toutefois fustigé l'attitude de l'Etat avec ses multiples gestionnaires de la crise et ont demandé que l'affaire soit confiée aux hommes qui ont des rapports directs avec les combattants du MFDC et qui sont connus de la région, et non aux personnes externes au conflit.

La société civile se dit déterminée à travailler pour le retour de la paix. Pour y arriver, elle a mis en place un cadre de concertation et n'a pas oublié la communication qui, selon elle, reste le seul moyen de décanter le processus de paix. Elle a décidé, par exemple, d'organiser des journées de sensibilisation, des caravanes et des plaidoyers autour de la crise.

Caroline Bassène, une victime de la crise et habitante de Gnèflèn, un quartier de Ziguinchor, pense que la situation des Casamançais n'est pas du tout enviable et il faut une paix définitive pour que leurs enfants puissent bien vivre et évoluer. “Regardez-moi, je suis finie, je n'ai plus mes membres parce que je suis tombée sur une mine il y a huit ans quand j'allais au champ. Moi, je ne veux qu'une chose : que les gens qui sont dans le maquis reviennent, il faut impérativement qu'on les associe aussi au processus de paix pour que nous puissions bien vivre, on veut une paix définitive”, déclare-t-elle à IPS en se pleurnichant.

Abdoulaye Diédhou, un ancien combattant devenu aujourd'hui maçon dans le quartier Kadjor, aborde la question dans le même sens. Tout le monde est fatigué, dit-il, indiquant que si la crise dure, c'est parce qu'elle a été trop politisée. “Depuis, on parle de processus de paix, mais rien: ceux que le gouvernement envoie pour négocier viennent plutôt pour diviser encore plus la population avec l'argent qu'ils partagent à tout bout de champ, pensant par cette manière résoudre la crise”, affirme-t-il, l'air énervé. “Que les Occidentaux interviennent pour qu'on puisse retrouver la paix, une paix définitive”, ajoute-t-il. Pour sa part, Alioune Tine, président de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'Homme (RADDHO), une organisation non gouvernementale basée à Dakar, la capitale sénégalaise, estime que le forum est une bonne chose, car c'est bon de sensibiliser la population sur le conflit en Casamance. Selon lui, il y a non seulement des accords inappliqués, “mais on est dans une période de ni paix ni guerre, et cela commence à ressembler à du banditisme”.

Tine souligne également le découragement et la fatigue de tout le monde face à cette crise. Même les combattants n'ont plus de repère, et ce forum est le bienvenu pour que l'Etat puisse s'engager pour régler la situation des déplacés et des handicapés de guerre, dit-il à IPS.

La résolution de la crise casamançaise n'est pas le souci premier du gouvernement, affirme Tine, expliquant que depuis les accords de paix du 24 décembre 2004, rien n'est fait du côté des autorités jusqu'à présent. “Un forum du CONGAD pour qu'il y ait une mobilisation de tous pour le règlement définitif du conflit n'est qu'une très bonne initiative, et il faut normalement la participation de tous”, ajoute-t-il.

Le gouverneur de Ziguinchor estime également que “Le forum est une très bonne chose pour nous ici au sud, parce que cela contribue à une dynamique de renforcement de la paix et de reconstruction de la paix en Casamance”. Léoplod Wade ajoute : “Aujourd'hui, c'est la population elle-même qui doit prendre la sensibilisation à bras le corps, et j'ai été très content de la mobilisation; toute la population était bien mobilisée, ce qui montre sa détermination pour la paix”.