KHARTOUM, 28 déc (IPS) – L'espoir d'une paix durable au Darfour est placé dans le déploiement de 26.000 soldats de maintien de la paix dans la zone en proie à des troubles. Toutefois, la dispute entre les plusieurs factions rebelles, le gouvernement soudanais et la communauté internationale, menace encore de faire dérailler le processus.
Opérant sous le commandement conjoint de l'Union africaine et des Nations Unies, cette force aurait dû être en place d'ici à la fin de 2007. Mais, selon Nouredinne Mezin, porte-parole de la Mission de l'union africaine au Soudan, juste 9.000 soldats seront sur le terrain d'ici à cette date limite, avec d'autres déploiements qui suivront en 2008. Par ailleurs, la force ne dispose pas encore d'un seul hélicoptère, malgré la demande d'au moins 24 pour garantir la sécurité des troupes terrestres. Tous les côtés portent des accusations sur la raison de ce retard.
Abu Al Gasim Seif Eldein, un membre influent du Mouvement de libération du peuple du Soudan (SPLM), lequel est dans une alliance difficile avec le Parti du congrès national au pouvoir depuis 2005, déclare : "Le gouvernement soudanais est en train de chercher toutes sortes de raisons pour ne pas se conformer aux décisions de la communauté internationale. Le gouvernement n'a aucune intention de résoudre ce problème. C'est un jeu pour eux — apaiser la communauté internationale d'une part et faire échouer le processus de paix d'autre part". Le SPLM est entré dans un arrangement de partage du pouvoir avec le gouvernement après avoir signé un traité de paix pour mettre fin à plus de deux décennies de guerre dans le sud du Soudan. Mais Mutrif Sidiq, sous-secrétaire au ministère des Affaires étrangères, insiste que le gouvernement fait tout ce qu'il peut pour se conformer aux exigences internationales. "Malheureusement, certains de ceux qui travaillent dans le cercle de l'ONU veulent empoisonner la relation entre le Soudan et l'ONU", dit-il. "Il est très facile de rejeter les échecs de l'ONU sur le gouvernement du Soudan. L'ONU ne reconnaîtra jamais ses propres défauts, et ceci est très frustrant pour nous".
L'un des principaux points de désaccord au déploiement de la force est la composition des troupes terrestres. Le soudan s’est déjà attiré la condamnation internationale pour avoir refusé des troupes venant de Norvège et de Suède. "N'oublions pas que l'opération hybride est essentiellement une augmentation de la force de l'Union africaine déjà sur le terrain", rappelle Sidiq. "C'est une priorité nécessaire pour que les troupes terrestres soient africaines, pour qu'elles puissent être plus proches de la population et construire sur ce qui existe déjà". Les conclusions d'une rencontre qui s'est tenue à Addis Abeba le 16 novembre 2006 stipulent que : "La force de maintien de la paix aura essentiellement un caractère africain. Les troupes devraient, autant que possible, provenir des pays africains. Des structures d'appui, de commandement et de contrôle seront fournies par l'ONU".
Sidiq dit que son gouvernement n'est pas opposé aux contributions non africaines dans d'autres domaines de l'opération, tels que les services d'appui. Toute défaillance dans la force terrestre africaine peut être compensée par des équipes d'appui internationales, soutient-il. Il est parfois trop facile de voir le conflit du Darfour comme étant à propos des Arabes contre des non-Arabes, ou du gouvernement contre des rebelles. La réalité est de loin plus complexe que cela.
Il y a des combats entre des groupes ethniques dans la région depuis plusieurs années. Toutefois, ce n'est que récemment que les combats se sont intensifiés, principalement à cause de la compétition pour des ressources rares. La désertification envahissante dans la région a poussé des tribus à s'installer ailleurs, les mettant en contact et souvent en conflit avec des tribus venant d'autres régions. Plusieurs personnes de la communauté internationale accusent le gouvernement soudanais d'utiliser des rivalités tribales traditionnelles pour provoquer la guerre dans le cadre d'une stratégie d’une "islamisation" plus vaste.
On estime à plus d'une douzaine les différentes factions rebelles opérant au Darfour, mais la plupart proviennent de l'un des deux groupes. L'Armée de libération du Soudan (SLA) a été créée à la fin des années 1980, en réponse aux attaques venant des communautés arabes, soutenues par le gouvernement, contre des agriculteurs non-arabes.
Le Mouvement de la justice et de l'égalité (JEM) a des origines plutôt différentes. En 1999, Hassan Al Turabi, leader du Front islamique national, a cherché à amener des musulmans du Darfour dans le gouvernement dans le but de se tailler une base politique dans la région. Quand Al Turabi a été sorti du gouvernement en 1999, les musulmans qu'il y avait amenés ont été également renvoyés et sont partis former le JEM. Bien que les groupes rebelles du Darfour soient différents de ceux qui sont dans le sud, plusieurs partagent les mêmes idéologies et se sont soutenus dans leur lutte contre le gouvernement. Ces dernières années, les mouvements rebelles du Darfour se sont divisés en plusieurs factions, chacune se disputant le contrôle de la région. Quand Minni Minawi, chef de la faction SLA, a signé l'Accord de paix du Darfour en 2006, aucun autre leader ne l'a suivi. L'ONU insiste qu'une paix durable dépend de la consolidation des forces rebelles. Suite à une tournée récente dans la région du Darfour, l'envoyé spécial de l'ONU, Jan Eliasson, a exprimé la satisfaction qu'il semblait y avoir l'émergence d'une certaine unité — bien que certains leaders rebelles, tels que Abdul Wahid de la SLA et Khalil Ibrahim du JEM, continuent de suivre des programmes séparés. "Nous sommes optimistes au sujet de la paix, tant que le gouvernement ne continuera pas à impliquer des parties qui ne sont pas directement impliquées dans ce conflit", affirme Ahmed Adam Bakhit, parlant au nom de Ibrahim. Des combattants du JEM ont récemment lancé des attaques contre des installations pétrolières appartenant aux Chinois, dans le but de faire sortir la Chine de la région. Sur le plan international, Beijing a essuyé le feu de critiques pour son soutien continu au Soudan, face à la crise du Darfour.
Ce sur quoi tous les côtés semblent s'accorder est que la perspective d'une paix durable au Darfour est incertaine. Tandis que ceux qui ont fui les combats dans le sud du Soudan sont en train de rentrer lentement chez eux, l'Organisation internationale des migrations (OIM) déclare que les choses sont beaucoup moins positives au Darfour. "Des choses pouvaient aller dans l'un ou l'autre sens. C'est en réalité une question d'attendre et de voir", remarque Gerard Waite, coordinateur au Darfour pour l'OIM.
Eldein estime que certains dans le gouvernement craignent des poursuites judiciaires devant la Cour pénale internationale (CPI) s'il y a un règlement pour le Darfour. La CPI a lancé des mandats d'arrêt contre Ahmad Muhammad Harun, ministre des Affaires humanitaires et Ali Muhammad Al Abd-Al-Rahman, un responsable de milice. Mais Sidiq souligne que le Soudan n'étant pas signataire de la CPI, il ne devrait pas être soumis à ses règles.
Pensant à 2008, Sidiq observe : "Je pense à moi comme un optimiste, mais ceci est conditionnel. Si nous prenons le même chemin que nous prenons actuellement et nous disculpons les rebelles, l'image sera très sombre. Mais si nous manifestons de la fermeté et de l'engagement à l'égard de ce que nous avons dit avant, que quiconque veut se joindre au processus politique sera récompensé et ceux qui ne le font pas seront punis, je pense que la paix peut être réalisée". Eldein voit également une raison d'être optimiste, mais pour des motifs plutôt différents. Il pense que la marée pouvait se retourner contre le gouvernement, et que certains groupes arabes du Darfour, qui supportaient au départ le gouvernement, pourraient décider de s'unir avec les rebelles. "Si ceci arrive, des choses deviendront beaucoup plus faciles", prédit-il.

