KORHOGO, nord de la Côte d’Ivoire, 29 juil (IPS) – A la recherche de points d’eau et de pâturages, des éleveurs, en provenance du Mali, du Burkina Faso et du Niger, migrent vers la Côte d’Ivoire, avec leurs troupeaux, qui dévastent sur leur chemin les cultures des paysans, provoquant des conflits mortels entre éleveurs et agriculteurs.
Samba Diallo, un éleveur burkinabé, raconte à IPS que c’est à cause du manque d’eau et d’herbes pour leur bétail, dans leur pays, qu’ils descendent vers la Côte d’ivoire ‘’où la nature est beaucoup plus clémente’’.
La rigueur du climat a accentué la désertification à tel point que bêtes et humains étaient menacés de mort. Plus d’herbe à brouter, plus d’eau pour abreuver les animaux. Cette situation difficile a déjà fait perdre à Diallo plus d’une cinquantaine de bêtes avant qu’il ne se décide à partir.
Il a donc immigré vers la Côte d’Ivoire avec plus de 1.000 têtes de bovins et 500 têtes d’ovins.
‘’Si je ne quittais pas mon village, Dori, au nord du Burkina Faso, j’allais perdre tout mon troupeau’’, raconte-t-il à IPS.
Depuis 2003, il s’est installé à Dikodougou, un village du nord de la Côte d’Ivoire.
‘’La vie de mes animaux n’est plus menacée. Seulement, j’ai eu quelques difficultés avec les agriculteurs par la faute de mes bouviers’’, confesse-t-il.
Les bouviers, sorte de garde-bœufs, recrutés par les éleveurs pour la surveillance des troupeaux, conduisent ces animaux à travers la brousse pour leur permettre de s’alimenter.
Malheureusement, par paresse ou goût de la provocation, ils ne conduisent pas toujours les troupeaux là ou ils doivent aller et sortent des espaces indiqués par les propriétaires terriens, explique Diallo.
C’est ainsi que les bœufs se retrouvent parfois dans les champs, broutant les cultures, anéantissant les espoirs de toute une famille. Pire, ils occasionnent des affrontements qui se soldent par des morts.
Par la faute de quelques-uns de ces bouviers, Yaya Sekongo, autrefois agriculteur à Bada Farakoro, dans le nord de la Côte d’Ivoire, a dû se reconvertir au commerce parce qu’un jour, il y a cinq ans de cela, ces boeufs mal conduits sont passés par son champ.
‘’Un après midi, en pleine récolte de coton avec ma famille et mes travailleurs, nous avons été envahis par une cohorte de bœufs. Les animaux ont commencé à brouter le coton sans qu’aucun bouvier ne cherche à les faire sortir. J’ai interpellé l’un d’eux et il m’a interdit, d’un ton menaçant, de toucher à ses bêtes. Sous l’effet de la colère, j’ai commencé à pourchasser les bœufs. Alors les bouviers ont sorti leurs machettes et une lutte s’est engagée entre eux et nous’’, raconte-t-il à IPS.
Trois de ses enfants et travailleurs ont été gravement blessés à la machette à la suite de ces affrontements.
‘’L’affaire fut portée chez le sous-préfet de la localité qui nous a renvoyés vers la justice. Mais le procès n’a jamais eu lieu malgré mes allers et retours’’, dit-il. Raison évoquée, l’éleveur transhumant est retourné dans son pays.
Nawa Traoré et Lobèko Ouattara, deux épouses d’agriculteur, ont une histoire semblable à raconter : elles ont été victimes et auteurs de violences entre agriculteurs et éleveurs — et viennent de purger une peine de six mois de prison ferme pour avoir réagi à une destruction de cultures.
Elles ont tiré des coups de fusil sur des boeufs et ligoté les bouviers pour les avoir surpris, en pleine nuit, dans leurs champs, en train de détruire leurs cultures.
‘’Nous avons décidé de nous impliquer dans le combat de nos époux parce que l’acte des éleveurs a des conséquences néfastes sur la vie de nos familles’’, explique Traoré à IPS.
Par la faute de ces transhumants, poursuit Ouattara, ‘’des familles ont abandonné l’agriculture. Certaines ont dû déscolariser leurs enfants par manque de moyens financiers pour payer leur écolage. Des divorces ont même eu lieu à cause du manque de nourriture’’.
Ces observations sont reprises par Kolotioloma Yéo, un agriculteur de Korhogo. ‘’Ces situations sont sources de famine dans les villages où, le paysan, après la destruction de son champ, est obligé d’aller acheter à manger ou demander à manger, alors qu’habituellement, c’est lui qui donne à manger aux gens’’, confie-t-il à IPS.
Korono Silué, un agriculteur de Kaouara, dans l’extrême nord de la Côte d’Ivoire, estime que les bouviers ne sont pas les seuls fautifs.
‘’Nous accusons les bouviers d’être à la base des conflits entre éleveurs et agriculteurs, mais en réalité, ils agissent avec la bénédiction de leur patron, le propriétaire des bêtes, qui leur demande de convoyer les animaux vers les zones fertiles et vertes où il y a de la flore afin que les animaux se nourrissent convenablement’’, précise-t-il.
Lorsque les dégâts sont créés et qu’il est question d’indemniser les agriculteurs, ils préfèrent plutôt corrompre les autorités. Ce mauvais comportement augmente la colère des agriculteurs qui se font parfois justice en séquestrant ou tuant leurs bêtes, rapporte-t-il.
Silué dénonce également un autre comportement des éleveurs, source de conflits. A leur arrivée dans les villages, ils sollicitent une autorisation pour que leurs bêtes s’abreuvent aux retenues d’eau du village. Il est souvent exigé d’eux de payer 0,2 dollar par tête de bétail, somme qui servira à entretenir les barrages d’eau.
Seulement, après les premiers jours, ils ne paient plus mais continuent pourtant d’aller abreuver leurs bêtes aux sources. Cette attitude occasionne un autre type de conflit. Ceux des éleveurs qui ne paient pas sont traqués par le comité villageois chargé d’entretenir la retenue d’eau, a dit Silué.
Le député Abou Coulibaly Nibi, de la commune de Korhogo, au nord de la Côte d’Ivoire, estime que les agriculteurs doivent être vigilants par rapport aux mouvements de troupeaux. Ils doivent s’organiser pour repérer et signaler aux autorités tout déplacement non autorisé des éleveurs.
Il estime qu’il faudrait accélérer la procédure d’indemnisation des propriétaires des champs détruits car les éleveurs, puisqu’ils sont des transhumants, et sans domicile fixe, retournent clandestinement et précipitamment dans leur pays pour éviter d’indemniser leurs victimes.
Toutefois, relativise le parlementaire, le phénomène a toujours existé et il sera difficile d’y mettre une fin totale.
‘’Les bœufs continueront d’affluer en Côte d’Ivoire chaque année. Nous devons simplement veiller à limiter l’intensité des conflits armés entre éleveurs et agriculteurs, car l’agriculteur aura toujours besoin des bœufs de l’éleveur, et l’éleveur aura lui également toujours besoin des produits de l’agriculteur’’, conclut Nibi.

