COTE D'IVOIRE: Des femmes qui gèrent la famille face au chômage des maris

KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 26 mars (IPS) – Tôt le matin, sur un périmètre maraîcher de 15 hectares, situé près d'un barrage d'eau, des femmes en file indienne, avec des enfants au dos et des arrosoirs remplis d'eau en mains, travaillent en chantant. Elles arrosent de jeunes plants de salades, carottes, oignons, choux et piments.

Pour ces femmes, la culture maraîchère est très rentable pendant la saison sèche, malgré le problème d'eau et les dégâts causés par les animaux en divagation. “Nous gagnons, à chaque récolte, entre 100 et 200 dollars tous les deux mois”, raconte à IPS, l'une de ces femmes, Yébélesson Yéo, la cinquantaine environ.

A l'image de Yéo, ce sont des milliers de femmes du nord de la Côte d'Ivoire qui se sont engagées pour une autonomie financière. Elles le font non seulement pour leur épanouissement, mais surtout pour compenser le rôle de leurs époux, en grande partie au chômage après la fermeture de nombreuses entreprises, notamment après le déclenchement de la rébellion dans ce pays, le 19 septembre 2002.

“Malgré le chômage de mon époux, mes revenus du maraîcher m'ont permis de m'occuper de la scolarisation de nos huit enfants dont les plus âgés sont dans l’enseignement supérieur à Abidjan (la capitale économique ivoirienne)”, explique Yéo, qui exploite une grande superficie de choux et de carottes.

De son côté, coiffée en masculin, Aïssétou Ouattara, 40 ans, vient vendre de l'attiéké (un mets local à base de manioc), du jus de fruit et de l'eau fraîche aux femmes maraîchères. Elle transporte ces marchandises dans des paniers superposés à l'arrière de sa mobylette qu'elle conduit avec prudence. “Au début, mon mari se plaignait de mes rentrées tardives à la maison. Le fait de sillonner à mobylette les marchés hebdomadaires pour vendre mes produits ne lui plaisait pas”, indique Ouattara, indiquant qu’elle gagne en moyenne 120 dollars par mois.

“Par la suite, il a compris que c'est grâce à cet argent de la vente que notre fils aîné a eu la vie sauve quand il a piqué une crise de hernie pour laquelle il fallait débourser 300 dollars pour une intervention chirurgicale. Lui, mon mari, était au chômage. Depuis ce temps, ses plaintes par rapport à mes rentrées tardives ont cessé”, affirme-t-elle à IPS.

Séfôlôtenin Yéo et Béatrice Affoué sont, elles, deux coépouses dont le mari est à la retraite depuis 2003. Les deux dames s'occupent désormais de leurs 15 enfants grâce à leurs activités commerciales dans un quartier de Bouaké, dans le centre du pays.

“Ma coépouse et moi achetons des produits maraîchers et vivriers dans des villages éloignés à des prix abordables pour les revendre à des prix intéressants à Abidjan et environs”, explique Séfôlôtenin à IPS.

“Avant la période de la guerre, nous réalisions par mois près de 2,5 millions de francs CFA (environ 5.000 dollars) de chiffre d'affaires annuel. Aujourd'hui, nous avons chuté à un million de FCFA (2.000 dollars) à cause de la guerre. Nous sommes sûres de faire remonter notre chiffre d'affaires si tout revenait à la normale, pour mieux prendre soin de notre famille”, affirme Affoué, d'un air confiant.

Pour sa part, Djénéba Soro, présidente de l'association “Chiontenin” (qui signifie Vivre en bon voisinage, en langue locale sénoufo), basée à Korhogo, dans le nord, a déclaré à IPS : “Nous avions des membres qui faisaient du commerce ambulant dans les villages, et qui ont abandonné leurs activités, parce que le fonds du commerce a été utilisé pour la survie de la famille pendant la crise”. “Les maris, qui sont dans le secteur informel, ont des ateliers qui ne tournent plus. Ils ne peuvent plus faire face aux charges familiales. Or par manque d'argent, des enfants ne vont plus à l'école et sont livrés à la délinquance juvénile”, constate-t-elle. “Pire, des jeunes filles issues de ces familles pratiquent la prostitution au nez et à la barbe des parents qui ont choisi le silence parce qu'ils n'assument plus leur responsabilité dans le foyer”, déplore Yassongui Silué, une commerçante du marché de Boundiali, une ville du nord. Dans la sous préfecture de Karakoro, dans le nord du pays, 3.818 femmes réputées pour la production maraîchère, regroupées en coopératives, ont reçu du Programme des Nations Unies pour le développement, cinq machines pour décortiquer du riz, ou transformer du maïs, du mil et la pâte d'arachide. Elles sont encadrées par le Bureau de formation et de conseil en développement, basé à Korhogo, qui est un cabinet privé qui collabore avec des partenaires nationaux et internationaux dans la mise en œuvre de programmes dans la formation et le développement durable en milieu rural.

Par ailleurs, ces femmes ont construit un magasin de stockage des produits agricoles, financé par le Conseil général de Korhogo qui comprend plusieurs communes de cette région.

“Nous sommes à la recherche de potentiels acheteurs pour l'oignon que les femmes produisent particulièrement en quantité (plus de 1.000 tonnes) dans la région. Pour l'instant, chacune vend personnellement sa production et ne se plaint pas”, explique à IPS, Fanta Tiawa Yéo, la gérante de la coopérative.

La Côte d'Ivoire est divisée en deux depuis plus de quatre et demi par la rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays après l'échec d'une tentative de coup d'Etat. Les rebelles estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Après l'échec de plusieurs tentatives de règlement du conflit par la communauté internationale, un dialogue direct a permis la signature d'un nouvel accord politique, début-mars, entre les principaux belligérants, sous la conduite du président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, le nouveau médiateur de la crise ivoirienne.