ENVIRONNEMENT-CAMEROUN: Ngouma vidé de ses habitants pour cause de désertification

NGOUMA, extrême nord du Cameroun, 19 jan (IPS) – Ngouma est aujourd’hui peuplé de 538 habitants, dont 406 femmes. Presque tous les hommes, surtout ceux en âge de cultiver la terre, ont quitté ce village, parce que leurs terres sont affectées par une profonde dégradation.

“Les éleveurs migrent vers des zones de pâturage et les pêcheurs vont au nord, vers le lac Tchad, distant seulement de neuf kilomètres. Ceux qui n'ont pas de métiers fixes vont vers les villes”, raconte à IPS le chef du village, Yaya Djouldé.

Ngouma est situé à 1.600 kilomètres de Yaoundé, la capitale.

Ce village est éprouvé par de longues saisons sèches qui durent sept à huit mois par an. Année après année, cette sécheresse a entraîné une dégradation progressive de sa faune et de sa flore, ainsi que l’exode de ses habitants, surtout les hommes en âge de travailler.

Lacérées par la pauvreté et abandonnées à elles-mêmes, sur des terres semi-arides, par des maris partis sous des cieux plus cléments, les femmes de Ngouma sont réduites à la misère.

Depuis plusieurs années, les longues saisons sèches et la surexploitation des terres ont transformé Ngouma en une terre presque désertique, déclare Chantal Moudeina, 41 ans, une habitante de Ngouma.

“Nos maris et nos enfants sont partis les uns après les autres, nous laissant seules survivre ici. Rien que pour aller chercher de l’eau, souvent impure, nous parcourons chaque jour, environ huit kilomètres à pied”, ajoute-t-elle.

Ses deux enfants n’ont pour le moment que 11 et 7 ans, mais elle ne se fait pas d’illusions sur le fait qu’ils s’en iront aussi dès qu’ils auront l’âge de travailler et que la situation n’aurait pas changé.

“La sécheresse est le principal problème de ce village”, explique à IPS, Martin Ndongmo, ingénieur en agroforesterie en service à la délégation provinciale du ministère de l’Environnement et de la Protection de la Nature, dans la province de Maroua, dont dépend administrativement le village de Ngouma.

Ngouma et les autres villages de Maroua ne reçoivent, depuis le début des années 70, qu’environ 200 millimètres d'eau par an, contre une moyenne nationale 1.500 mm. La température moyenne à l’ombre est de 45 degrés, indique Ndongmo.

“Ce manque d’eau a entraîné une forte dégradation des terres arables. Le déboisement et le surpâturage sont venus parachever l’œuvre de la nature”, commente Ndongmo.

La désertification a commencé à sévir à Ngouma au début des années 70, explique Djouldé. Pour y faire face, ses habitants construisent des digues en terre pour retenir l’eau et empêcher le lessivage des terres pendant les rares moments de pluie. Mais ces digues sont souvent détruites au premier coup de vent.

Pendant la saison sèche, ils utilisent la technique de paillage qui consiste à couvrir les sols de paille afin de les protéger des rayons solaires. C’est une technique qui fait déjà des merveilles au Sahel, notamment au Burkina Faso.

Mais, à Ngouma, sans l’appui ferme de l’Etat ou des Ong, cette lutte semble être un éternel recommencement, au seul profit du désert qui ne cesse de progresser, déplore Djouldé.

Sur une superficie de 34.263 kilomètres carrées que compte la province de l’extrême nord, 11.421 kilomètres carrés sont affectés par la désertification, selon des statistiques fournies par le ministère de l’Agriculture et du Développement rural (MINADER).

“Les mouvements de transhumance, les problèmes entre éleveurs et agriculteurs, l’insécurité alimentaire et les maladies hydriques observées dans ces zones sont, pour la plupart, des conséquences de la désertification’’, résume Lucie Aboudi, membre de 'Save the Earth', une Ong camerounaise de défense de l’environnement basée à Maroua.

Le résultat est que 25.000 personnes sont aujourd’hui menacées de famine dans la province de l’extrême nord du Cameroun, selon le Minader.

Pourtant, depuis plusieurs décennies, le Cameroun place la lutte contre la désertification au cœur de ses politiques de développement.

A la suite de l’apparition des premiers signes de sécheresse entre 1969 et 1974, se souvient Martin Mbella, géologue à l’Institut géographique national (IGN), à Yaoundé, un comité de lutte contre la désertification et la sécheresse, fut créé.

“Le Projet agropastoral permanent chargé de promouvoir la gestion rationnelle des pâturages, et l’Office céréalier de gestion des stocks de céréales pour les périodes de soudure en sont les résultats”, dit-il.

Au regard de l’ampleur du désastre environnemental à Ngouma, la société civile ne décolère pas contre le gouvernement camerounais, accusé de manquer d’engagement écologique.

“On peut créer des comités à chaque catastrophe écologique, adopter des plans d’actions ou signer des conventions, avoir les meilleures intentions, mais si le financement ne suit pas et que l’Etat n’est pas déterminé à agir sur le terrain, la désertification fera davantage de malheurs”, déclare, indignée, à IPS, Pauline Akamba, institutrice à Kousseri, dans l’extrême nord du Cameroun.

Par ailleurs, la désertification a un coût. Elle entraîne, à l’échelon national, une perte de 0,8 pour cent du Produit intérieur brut (PIB), selon le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), basé à Yaoundé.