NAIROBI, 25 oct (IPS) – Une fosse d'aisances débordante rejette son contenu dans un épais flot de saletés infestées de vers devant la porte de la maison de Catherine Kithuku à Matopeni, un bidonville à la périphérie de la capitale kényane, Nairobi.
Moins de dix latrines de ce genre desservent une population de deux à trois milliers d'habitants dans cette zone. Généralement, les latrines se trouvent dans des bâtiments délabrés avec des sols dallés fissurés, des tôles rouillées leur servant de murs, et des toits faits de plastiques déchirés et de cartons.
Pas étonnant alors que plusieurs habitants de Matopeni continuent d'utiliser des "toilettes volantes" au moment de satisfaire leurs besoins. Sujet de beaucoup d'articles de presse ces dernières années, ces "toilettes" sont des sachets plastiques dans lesquels les gens défèquent, les jettent ensuite aussi loin que possible. Hors de vue, loin des esprits, pourrait-on dire — n'eût été le fait que les toilettes restent rarement hors de vue. Des tas de sachets plastiques bien attachés ornent les toits des baraques en terre de barre, attirant des nuées de mouches. Certains ont éclaté en tombant par terre, tandis que d'autres obstruent le système d'égouts à Matopeni. Des égouts ouverts serpentent le bidonville, dégageant une odeur nauséabonde et suffocante.
"C'est la tendance (comme) il n'y a pas suffisamment de toilettes pour desservir les gens ici. Par ailleurs, les latrines sont toutes pleines et il faudra un bout de temps avant que les habitants ne cotisent de l'argent pour engager quelqu'un chargé de vider les latrines", a déclaré Kithuku à IPS.
On craint beaucoup que les conditions insalubres n'amènent des maladies.
"Nous prions pour qu'aucune épidémie ne nous rattrape. Nous avons particulièrement peur pendant la saison pluvieuse parce que lorsqu'il pleut, les eaux d'égouts remplies d'excréments humains viennent dans nos maisons", a indiqué Teresia Kamene, une autre habitante de Matopeni. "C'est à ce moment-là que les enfants jouent avec la crasse; certains nagent même là-dedans".
Le manque d'installations sanitaires constitue également un risque pour la sécurité des filles et des femmes.
"Là où il n'y a pas de latrines, les filles et les femmes doivent attendre la tombée de la nuit pour chercher un endroit où déféquer. Cela signifie qu'elles doivent faire une longue distance, de 30 à 40 mètres même, pour se soulager — et elles pourraient être violées ou agressées ce faisant", a expliqué Vincent Njuguna, un responsable de projet au 'Network for Water and Sanitation' (Réseau pour l'eau et l'hygiène publique – NETWAS), une institution régionale basée à Nairobi.
Il y a quatre ans, des dirigeants de la planète, qui s'étaient réunis en Afrique du Sud pour prendre part au Sommet mondial pour un développement durable, avaient promis de réduire de moitié le nombre de personnes n'ayant pas accès aux installations sanitaires de base, d'ici à 2015. Selon les Nations Unies, plus de 2,4 milliards de personnes dans le monde entier manquent d'installations sanitaires adéquates. Mais, cette promesse se traduit-elle en améliorations tangibles pour des gens comme Kithuku et Kamene? Des développements, dans un autre bidonville de Nairobi, Kiambu, offrent des raisons d'espérer.
Les fosses d'aisances délabrées dans ce secteur, avec une population de 40.000 à 50.000 habitants, sont maintenant en train d'être remplacées par des blocs d'installations sanitaires comprenant chacun quatre toilettes modernes et deux salles de bains, pour les hommes et les femmes respectivement. Au total, trois blocs ont été construits — ceci par le biais d'un projet géré par Maji na Ufanisi ('Eau et développement', en swahili), une organisation non gouvernementale basée à Nairobi. Un quatrième bloc est en projet.
Les habitants doivent payer un montant de six centimes pour utiliser la toilette, et trois centimes pour la salle de bain. Mais, cela ne semble pas avoir émoussé l'enthousiasme pour le projet (selon des statistiques officielles, 56 pour cent de Kényans vivent avec moins d'un dollar par jour).
"Auparavant, les déchets humains étaient éparpillés partout parce qu'il n'y a pas d'endroit où déféquer", a affirmé Silas Okoth, président de 'Kiambiu Usafi Group' ('Propreté à Kiambiu').
"Les gens utilisaient des sachets plastiques ou des récipients plastique qu'ils jetaient le plus loin possible la nuit. On marchait la nuit et il arrivait qu'on soit touché par un sachet, ou même deux", a-t-il dit à IPS.
"Mais actuellement, les cas de toilettes volantes ont considérablement diminué. Le système d'égouts est maintenant plus propre, il n'y a plus d'obstruction. Par ailleurs, les épidémies — au nombre desquelles le choléra et la diarrhée — étaient si courantes, mais plus maintenant".
Des projets de blocs d'installations sanitaires similaires sont également en train d'être réalisés dans le quartier de Kibera — à Nairobi — considéré couramment comme le plus grand bidonville en Afrique subsaharienne.
Néanmoins, Patrick Bondo — un organisateur communautaire de Maji na Ufanisi — prévient que beaucoup reste à faire.
"Les blocs ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan. Il faut que le secteur privé, le gouvernement et les organisations de la société civile travaillent ensemble pour améliorer la vie de tous ceux qui vivent dans des bidonvilles", a-t-il déclaré.
Des réflexions similaires sont venues de Njuguna du NETWAS. "Le problème des toilettes volantes subsistera. Etant donné que les gens viennent des régions rurales pour s'installer dans les villes, le problème persistera. Ceci, en plus des politiques insuffisantes sur la manière de s'occuper des bidonvilles, (signifie que) le problème ne disparaîtra pas aussi facilement", a-t-il souligné. Même le gouvernement reconnaît une absence de politique claire sur les questions d'hygiène publique concernant les bidonvilles du pays.
"Il n'y a pas de politiques fermes régissant la fourniture des services dans les installations informelles, puisque les autorités les voient comme un moyen de légitimer l'existence d'habitats illégaux. Le gouvernement ne veut pas formaliser les installations informelles", a déclaré à IPS, Betty Tett, ministre déléguée chargé du Logement.
La réticence officielle à reconnaître les installations se reflète dans les lois régissant le Conseil municipal de Nairobi — un fournisseur clé de services d'hygiène publique — qui ne l'autorisent pas à travailler avec des habitats informels, parce qu'ils ne sont pas prévus. Des groupes de défense de droits humains disent que ces lois, datant d'avant l'indépendance en 1963, sont obsolètes — et doivent être révisées pour que les autorités puissent faire face aux tendances actuelles.
Sur une note plus optimiste, le gouvernement a initié le ‘Kenya Slum Upgrading Programme’ (Programme de modernisation des bidonvilles du Kenya – KENSUP) pour s'attaquer aux conditions sanitaires dans les habitats informels. Ce projet est géré conjointement avec le Programme des Nations Unies pour l'habitat humain.
Lancé en 2004, le KENSUP vise également à construire des maisons appropriées pour les habitants des bidonvilles. Il est mis en œuvre actuellement à Kibera; mais, il existe des plans pour l'étendre également à d'autres habitats informels.
Actuellement, 52 pour cent des 30 millions de citoyens du Kenya n'ont pas accès aux installations sanitaires adéquates, selon des statistiques de 2006 du Fonds des Nations Unies pour l'enfance.
(* Cet article fait partie d'une série de papiers sur le développement durable rédigés par IPS — Inter Press Service — et IFEJ, la Fédération internationale des journalistes environnementalistes).

