KINSHASA, 10 juin (IPS) – La Haute autorité des médias est conspuée à la fois par des journalistes et des hommes politiques, une situation plus ou moins normale pour un organe de régulation des médias sous la pression des premières élections libres attendues depuis 40 ans en République démocratique du Congo (RDC).
La fébrilité de la situation, à quelques semaines des élections présidentielles et législatives prévues le 30 juillet, pousse certains journalistes à prendre quelques libertés avec les règles déontologiques, tellement ils sont sollicités par des hommes politiques prêts à tout pour faire passer leurs messages. Des messages qui ne sont pas toujours courtois envers des adversaires politiques. Le rappel à l'ordre de la Haute autorité des médias (HAM), envers certaines rédactions, provoque inévitablement une levée de boucliers de la part des acteurs politiques, candidats à l'une ou l'autre fonction élective en compétition. Depuis début-mai, une épreuve de force oppose la HAM à l'Association nationale des entreprises audiovisuelles congolaises qui dit ne plus comprendre le comportement jugé trop policier de l'instance officielle de régulation des médias en RDC. Par exemple, des présentateurs vedettes de la télévision, qui se voient interdits de prestation, des chaînes de télévision qui écopent des mois de suspension pour diffusion de propos de politiciens qualifiés d'injurieux ou d'incitation à la haine. En cette période précédant les élections, “il faut éviter que des hommes politiques prennent prétexte de discours intentionnellement provocateurs, diffusés sur les médias, pour précipiter la fin de la transition politique et rendre le pays ingouvernable”, déclare Modeste Mutinga, président de la HAM. Il n'hésite pas à faire tomber le couperet dès que les politiciens s'envoient des invectives par médias interposés. “S'il y a dérapage, il ne faut pas que la faute arrive par les médias”, ajoute-t-il.
'Horizon 33', une chaîne de télévision privée appartenant à Charles Okoto, ancien ministre des Affaires étrangères, sous le président feu Laurent Désiré Kabila, s'est vu interdite d'émission pendant un mois pour diffusion d'un programme en un lingala argotique destiné, selon la chaîne, aux enfants de la rue. (Le lingala est une langue nationale de la RDC). Pour l'organe de régulation des médias, ce programme susceptible d'ériger les couches marginales de la population en minorités sociales à part, risque de désorienter la jeunesse dont on attend qu'elle puisse apprendre à lire et à écrire correctement les quatre langues nationales congolaises : le lingala, le swahili, le kikongo et le tshiluba. Pour sa part, le producteur du programme incriminé, Zacharie Bababaswe, s'est vu interdire, par une décision de la HAM, l'accès à tout média audiovisuel congolais pendant trois mois pour récidive, non-observance des mesures prises en son encontre et incitation de la jeunesse à la révolte..
Il a en effet initié une marche de protestation contre la mesure de la HAM en utilisant les enfants dits de la rue.
Cette épreuve de force entre la HAM et certaines entreprises audiovisuelles est considérée par certaines couches de la population congolaise, souvent non averties, comme une limitation de la liberté d'expression, et par des hommes politiques opposants, comme une tentative délibérée de la HAM de museler toute presse proche de l'opposition au profit de celle proche du chef de l'Etat, Joseph Kabila. La HAM se défend de ces accusations et brandit les cas des médias qui ont eu à subir des mesures disciplinaires, notamment 'Horizon 33' qui est plutôt proche du pouvoir actuel. L'Union nationale de la presse congolaise emboîte le pas à la HAM pour fustiger la légèreté et le manque de professionnalisme de certains journalistes. "Le problème n'est pas de sanctionner une entreprise audiovisuelle parce qu'elle appartient à tel ou à tel autre", explique Jacqueline Badi, représentante de la corporation au sein de la HAM, "mais de sanctionner les propos dont la charge pourrait faire déraper le processus de paix".
La Haute autorité des médias, qui se base sur les rapports de son Centre d'écoute et de monitoring de la presse congolaise, se défend de vouloir museler la liberté d'expression. “Les chaînes incriminées ont toujours l'occasion de s'amender au cours des préalables approches de médiations qu'entreprend la HAM avant de décider de la sanction”, souligne Elvis Maneno, avocat chargé d'instruire les plaintes du public envers les médias. "Bien plus", ajoute-t-il, "les mesures sont décidées dans une assemblée plénière qui comprend des hommes politiques de différentes tendances, ainsi que des professionnels des médias et des représentants des parents".
Pour des raisons d'impartialité et de pluralisme, un représentant des parents d'élèves siège à l'Assemblée plénière de la HAM. Il est supposé défendre les droits des enfants et de la jeunesse dans les programmes diffusés à la télévision — contre la violence et la pornographie à la télévision.
Trente-trois candidats briguent la magistrature suprême en RDC et près de 10.000 autres convoitent les 500 sièges du parlement congolais. Bon nombre de ces différents candidats ont trouvé comme stratégie de se doter de stations de radio ou de chaînes de télévision qu'ils utilisent comme instrument de propagande politique. Rien que dans la capitale Kinshasa, on dénombre 40 chaînes de télévision et une soixantaine de stations de radio. Quand ces stations ne sont pas confessionnelles, elles prennent une étiquette commerciale, mais en fait, elles font presque toutes de la propagande politique. Mariette Chiza, juriste et ancienne journaliste, se plaint à IPS de ce qu'elle appelle un "audiovisuel au ras des pâquerettes". Elle est aujourd'hui militante des droits de la femme au sein de 'Cause commune', une organisation non gouvernementale basée à Kinshasa.
"Les règles du jeu ne sont pas respectées", regrette Chiza. "Les coups sont portés trop bas et les candidats à des postes de grande responsabilité ne donnent pas l'impression de se rendre compte de ce que leurs comportements discourtois dans les médias les discréditent tellement au point de les préjudicier dans leurs ambitions de diriger le pays".
Une guerre des ondes oppose actuellement le président Kabila, candidat à sa succession et Jean-Pierre Bemba, l'un des quatre vice-présidents de la transition et candidat à la présidence de la République à travers des médias proches de l'un ou de l'autre. Les deux leaders s'en prennent à la HAM, l'accusant de ne pas bien faire son travail. La Radio Télévision nationale congolaise, qui est publique, Digital Congo TV, une chaîne privée, et Horizon 33, privée également, soutiennent Kabila, tandis que Bemba est défendu par Canal Congo télévision et Canal Kin Télévision –toutes deux propriétés privées de Bemba.

