NAIROBI, 9 juin (IPS) – Un nouveau plan pour s'attaquer à la corruption au Kenya a été adopté dans ce pays d'Afrique de l'est -ceci alors que le gouvernement continue d'être critiqué pour avoir pris la tête d'une corruption généralisée.
Le 'National Anti-Corruption Plan' (Plan national anti-corruption) a été élaboré par la Commission kényane de lutte contre la corruption (KACC), une institution gouvernementale mandatée pour enquêter sur la corruption.
"L'élaboration d'un Plan national anti-corruption est basée sur l'idée selon laquelle la guerre contre la corruption au Kenya avait jusqu'ici été largement inefficace, pour la raison qu'elle manquait de vision, qu'elle était décousue et incohérente", a déclaré Aaron Ringera, directeur de la KACC le 30 mai, à une conférence des parties prenantes du Plan national de lutte contre la corruption où le plan a été discuté et approuvé.
"Le plan est critique à l'égard des efforts du gouvernement pour intégrer le programme anti-corruption, et promouvoir l'éthique et l'intégrité dans la structure individuelle, collective et sociale du pays", a-t-il ajouté.
On attend maintenant du gouvernement qu'il mette en œuvre le plan, qui contient des directives sur la lutte contre la corruption.
La rencontre d'une journée, organisée dans la capitale kényane, Nairobi, a vu la participation de hauts représentants du gouvernement, des syndicats, du secteur privé, des médias et de la société civile.
Elle est intervenue au milieu d'accusations selon lesquelles l'administration du président Mwai Kibaki avait lamentablement échoué dans la réalisation de sa promesse électorale d'extirper la corruption du pays, malgré l'introduction de nouvelles mesures pour empêcher les pots-de-vin et les maux qui y sont liés.
Certains affirment que ces réformes sont largement superficielles.
Une Loi sur l'éthique dans la fonction publique (Public Officers Ethics Act) a été promulguée en 2003, par exemple, pour obliger les fonctionnaires à déclarer leurs biens. Mais des activistes estiment que la législation est inefficace parce que l'information sur les finances des responsables reste confidentielle — empêchant tout examen minutieux par des organisations anti-corruption. De même, de nouvelles institutions comme le Comité de pilotage de la campagne nationale anti-corruption (National Anti-Corruption Campaign Steering Committee) ont été lancées pour intensifier la lutte contre la corruption; toutefois, certains soutiennent que la solution à la corruption ne se trouve pas dans le nombre d'organisations anti-corruption — mais plutôt dans l'autorité qui leur est conférée.
"Oui, les commissions peuvent être nombreuses. Mais partout dans le monde, il y a des faits qui montrent que les plus efficaces sont celles qui ont le pouvoir de poursuites", a indiqué à IPS à la réunion, Maina Mutuaruhiu, un haut responsable en charge des droits humains à la Commission nationale des droits de l'Homme du Kenya.
Aucune de ces organisations, y compris la KACC, n'a le pouvoir de poursuivre ceux qui sont accusés de corruption.
Après avoir mené des enquêtes sur une corruption présumée, la KACC pourrait référer les affaires au Procureur général (AG) pour des poursuites.
Toutefois, le cabinet de l'AG a été accusé d'incompétence, étant donné le temps qu'il faut pour conclure des affaires de corruption.
Malgré ces affirmations, une proposition pour donner à la KACC des pouvoirs de poursuites a été rejetée à la conférence du 30 mai par de hauts responsables gouvernementaux, dont le procureur de la République, Keriako Tobiko. Ils ont demandé plutôt que le cabinet de l'AG soit renforcé.
En attendant des avancées considérables sur ces questions, la corruption semble être restée endémique dans le gouvernement, et ailleurs, pendant trois ans et demi au cours du mandat de Kibaki qui doit durer cinq ans — quelque chose qui est illustré par l'Indice 2006 sur la corruption au Kenya' (publié le 29 mai par la section kényane de 'Transparency International', un organe d'observation de la lutte contre la corruption).
L'indice annuel est basé sur un sondage sur la corruption effectué au sein des Kényans en 2005; cela a révélé que la corruption connue par les citoyens du pays, s'est accrue l'année dernière. Pour l'indice, on a demandé à environ 2.400 personnes à quels endroits des pots-de-vin leur étaient pris, pour quelle raison — et les montants payés.
"Les sondés de l'enquête ont subi la corruption dans près de la moitié (47 pour cent) de leurs interactions avec des cadres, aussi bien dans le public que dans le privé, comparé aux 34 pour cent en 2004. Le nombre de pots-de-vin payés a doublé, passant de 0,54 pots-de-vin par personne (un pot-de-vin pour deux personnes) en 2004, à 1,2 pot-de-vin par personne", note le document.
"Toutefois, le coût des pots-de-vin a continué par baisser, passant de 2.660 Ksh [Kenya shillings] à 2.006 Ksh [de 37 dollars environ à un peu moins de 28 dollars]".
Les conclusions de 'l'Indice 2006 sur la corruption au Kenya' sont juste la dernière indication de l'ampleur de la corruption dans le pays.
Plus tôt cette année, un rapport des enquêtes sur le présumé scandale Anglo Leasing de l'ancien secrétaire pour la bonne gouvernance et l'éthique, John Githongo, a été rendu public. De hauts responsables étaient impliqués dans l'attribution de contrats d'une valeur de plusieurs millions de dollars à une firme fictive dénommée 'Anglo Leasing and Finance', pour fournir au Kenya un système de production de passeports infalsifiables — et construire des laboratoires de médecine légale pour la police.
Le scandale, qui a été révélé pour la première fois en 2004, est le plus gros intervenu sous Kibaki — qui est accusé d'être au courant de l'affaire, mais n'a rien fait contre cela.
Les tentatives des médias le 30 mai pour amener la ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles Martha Karua ou Ringera de la KACC à donner l'information sur l'état des enquêtes sur le scandale ont tourné court — Karua refusant simplement de répondre aux questions.
Ringera a débité sur un ton comminatoire, "Pas de commentaires. Pas aujourd'hui".
Suite à la publication du rapport de Githongo, le ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles Kiraitu Murungi et son homologue des Finances, David Mwiraria ont démissionné – et la Commission parlementaire des comptes a publié un rapport recommandant une enquête urgente et des poursuites contre ceux qui sont impliqués dans l'escroquerie.
Mais une fois encore, il y a eu peu d'information à la conférence sur les progrès réalisés dans la mise en oeuvre de ces recommandations.
"Le rapport a été déjà adopté par le gouvernement et est en train d'être mis en œuvre. Je dis qu'il est en train d'être mis en œuvre", a déclaré à IPS, Dorothy Angote, secrétaire permanent au ministère de la Justice et des Affaires constitutionnelles.
Par ailleurs, ceux qui sont impliqués dans un précédent scandale, l'affaire Goldenberg, doivent encore être traduits en justice. Cette affaire impliquait l'exportation fictive d'or et de diamant du Kenya au début des années 1990 sous l'ancien chef de l'Etat Daniel arap Moï — à un prix énorme pour le pays.
Le vice-président d'alors et ministre des Finances George Saitoti a été impliqué dans l'escroquerie. Il a démissionné de son poste de ministre de l'Education dans l'actuel gouvernement cette année, à cause de la pression du public au sujet de l'affaire Goldenberg.
Pour des activistes comme Mutuaruhiu, les démissions ne font toutefois qu'une partie du chemin pour desserrer l'emprise de la corruption sur le Kenya.
"Tant que nous ne verrons pas des poursuites judiciaires contre des gens très en vue impliqués dans la corruption, tant que nous ne verrons pas ces gens arrêtés et ce qu'ils ont volé récupéré, la lutte contre la corruption amènera à très peu de choses — ou à rien du tout", a-t-il souligné.

