JOURNEE MONDIALE DE LA LIBERTE DE PRESSE: La précarité touche une profession décadente

YAOUNDE, 2 mai (IPS) – La liberté d'expression et de presse existe au Cameroun où les journalistes s'inquiètent néanmoins de la grande précarité dans laquelle ils évoluent et qu'ils dénoncent à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de presse (3 mai).

Bien que les lois accordent un certain pluralisme de l'information, on assiste toutefois, ces dernières années, à une nette détérioration de la situation de la liberté de presse et des conditions de travail des journalistes dans ce pays d'Afrique centrale.

Plusieurs journalistes ont été condamnés récemment à la prison ferme pour diffamation, après avoir publié une liste de personnalités présentées comme des homosexuels. Les professionnels des médias dénoncent, en particulier, leur situation sociale qu'ils jugent préoccupante. Ils parlent d'atteinte grave à leur évolution caractérisée, au plan social, par une absence de lois qui protègent leur carrière. Une insuffisance que certains journalistes qualifient de “vide juridique”.

"En l'absence d'une convention collective des journalistes au Cameroun, les entreprises de presse (privées) évoluent en marge du code de travail en vigueur, au grand dam du journaliste, travailleur au noir mal payé et non assuré", déclare à IPS, Jean Marc Soboth, président du Syndicat national des journalistes camerounais.

"Aucune loi relative aux rapports entre patrons et employés n'est, à ce jour, respectée de manière satisfaisante. L'institution du contrat de travail est galvaudée. Il n'en existe pas souvent ou presque", dit-il, dénonçant également l'absence de dispositions "obligatoires comme les bulletins de solde, le congé annuel, la couverture sociale et la retraite" pour les journalistes des médias privés.

Soboth ajoute : "Les autres dispositions légales relatives aux accidents de travail, aux maladies professionnelles et autres risques du métier sont également ignorées. Il en est de même de l'observation du temps hebdomadaire du travail, de la rémunération du travail de nuit ou de la récupération des week-ends et jours fériés".

“Exercer la profession de journaliste, au Cameroun, relève d'une mission difficile, car tout se passe dans un environnement de pauvreté absolue où les acteurs finissent parfois clochardisés : c'est un autre monde”, a renchéri à IPS, Josiane Eloundou, journaliste et membre du Cercle d'encadrement et de formation des femmes et des jeunes, une organisation non gouvernementale basée à Yaoundé, la capitale camerounaise.

Selon elle, certains journalistes sont payés, dans le privé, à environ 113 dollars par mois, tandis que d'autres ne perçoivent même pas de salaire.

Par contre, dans le public, un journaliste débutant gagne un salaire mensuel d'environ 264 dollars et a, comme avantages, une couverture sociale et sanitaire, et un congé annuel payé.

Plusieurs journalistes interrogés par IPS estiment que la sous-rémunération et les mauvaises conditions de travail ont favorisé des pratiques anti-professionnelles instituées par certains de leurs confrères pour arrondir les fins de mois difficiles. Ils dénoncent, par exemple, la manipulation de l'information, les règlements de compte, le mensonge, les coups bas, contre de l'argent sale.

Concernant le comportement des pouvoirs publics par rapport au travail des médias, Gabriel Nguekeng, consultant en communication à Yaoundé, estime que "L'application flagrante de la force brutale n'est plus à l'ordre du jour".

“Aujourd'hui au Cameroun", dit-il à IPS, "l'approche des violations des droits de la presse s'est plutôt révélée dans l'adoption de législations liberticides allègrement invoquées pour procéder au harcèlement des éditeurs, à leur condamnation à des dommages-intérêts excessifs pour diffamation”.

En avril 2005, le tribunal de Garoua, dans le nord du Cameroun, avait condamné Guibai Gatama, directeur de l'hebdomadaire 'Le Sahel', et son rédacteur, Abdoulaye Oumate, à cinq mois de prison ferme et à une amende de 10.000 dollars pour diffamation.

En mai 2003, le gouvernement avait fermé la radio 'Freedom FM' parce que le propriétaire de la station, Pius Njawe, qui avait été précédemment emprisonné plusieurs fois pour avoir critiqué le chef de l'Etat, n'aurait pas soumis au ministère de la Communication “une demande appropriée”.

Pourtant, Njawe affirme qu'il l'avait fait. Jusqu'à ce jour, la radio reste fermée.

Selon Nguekeng, "Il suffirait de coller l'étiquette de 'proche de l'opposition' aux médias de la presse indépendante (comme les quotidiens Le Messager et Mutations) pour pouvoir les priver de recettes publicitaires, mais il existe d'autres formes subtiles de restrictions. Ce qui contribue à appauvrir davantage cette profession fragilisée".

Le Cameroun occupait en 2005, le 83ème rang mondial dans le classement de l'indicateur de la liberté de presse, produit par l'Organisation internationale de la protection des journalistes et Reporters sans frontières.

“Les conditions de vie et de travail misérables dans la centaine de titres, qui paraissent plus ou moins régulièrement dans ce pays, sont assez révélateurs de la mendicité dont font preuve vos confrères”, explique à IPS, Joséphine Mbougo, administrateur civil au ministère de l'Administration territoriale et de la Décentralisation.

Mais, Joseph Atangana, enseignant de journalisme à l'Institut supérieur Samba, à Yaoundé, déclare à IPS : “Ce n'est pas que de la misère partout.

Il y a des médias privés, radios comme journaux où les journalistes sont biens payés et travaillent dans un cadre confortable”.

Mbougo affirme que “depuis la suppression de la censure administrative, le gouvernement n'est intervenu dans l'activité de la presse indépendante que pour initier une aide gouvernementale insignifiante à la presse, et pour fiscaliser ses maigres recettes publicitaires”.

L'Etat camerounais alloue une aide annuelle à la presse, d'un montant de 188.679 dollars, selon le ministère de la Communication.

Clarence Ngo Um, une assistante à l'Université de Douala, jointe au téléphone, explique à IPS : “Le gouvernement a abandonné, à leur sort, des journalistes qui ne peuvent envisager de prendre leur retraite dans ce métier qui, jusqu'à ce jour, n'a même pas achevé leur première immatriculation à la sécurité sociale. C'est une entorse à la liberté de presse et au devenir du journaliste”.

Certains analystes estiment, toutefois, qu'il est impérieux d'assainir le milieu de la presse afin d'aider les professionnels des médias à impulser une réforme de leur profession capable de créer davantage de richesses et de réduire la pauvreté dans leurs rangs.

Selon Paul Tangomo, huissier de justice à Yaoundé, il s'agit de laisser le métier aux vrais journalistes, chasser de la profession les opportunistes qui ne cherchent qu'à extorquer de l'argent aux hommes d'affaires et aux politiciens.

“Le journaliste peut contribuer également à la lutte contre la pauvreté en informant la population sur les opportunités d'accès aux ressources qui existent, ou encore, en contrôlant l'exécution des projets d'intérêt général au bénéfice des populations”, souligne à IPS, Richard Touna, grand reporter au quotidien indépendant 'Le Messager'.

“Mais cet objectif ne peut être possible”, ajoute Touna, “que si les journalistes évoluent dans un environnement véritablement professionnel où les diverses lois sur la communication sociale sont débarrassées des subtilités juridiques qui menacent généralement la profession”. A cet égard, les journalistes dénoncent un projet de loi déposé au parlement, en avril, pour modifier certaines dispositions de la loi de décembre 1990 relative à la liberté de communication. Renvoyé à la session de juin, le projet parle de “prévention des défaillances et préservation d'un juste équilibre entre la liberté de presse et la garantie des droits individuels et collectifs dans le cadre de la préservation de la paix sociale et de la cohésion de la communauté nationale”.