KINSHASA, 29 avr (IPS) – La question de la sécurisation des élections préoccupe les Congolais à quelques semaines des scrutins prévus vers juillet. En fait, tous les citoyens de la République démocratique du Congo (RDC) espèrent voir les élections se dérouler dans les meilleures conditions de sécurité possibles.
Le calendrier électoral de la RDC a été modifié suite au retard pris dans les opérations d'enregistrement des candidatures aux différents postes politiques. Initialement fixée au 18 juin 2006, la nouvelle date du premier scrutin attend la publication de la liste officielle des candidats aux législatives, mais on parle du 30 juillet.
Cependant, un gros point d'interrogation met un bémol à l'espoir général des citoyens. Que se passerait-il en cas de refus des résultas des élections par l'une ou l'autre des composantes politiques en présence dans la transition en cours depuis 2003 dans ce pays d'Afrique centrale après plusieurs années de guerre civile qui ont fait au moins 3,5 millions de morts? La question se pose aussi bien aux Congolais qu'aux Occidentaux, parrains du processus de paix qui amorce les manœuvres d'approche vers l'atterrissage, avec les élections attendues.
La communauté internationale finance le processus électoral en RDC à hauteur de 88 pour cent, sur un budget de la Commission électorale indépendante qui est de 480 millions de dollars, selon des sources diplomatiques à Kinshasa, la capitale congolaise.
Interrogé par IPS, Floribert Chebeya, de la 'Voix des sans voix', une organisation non gouvernementale de défense des droits de l'Homme, basée à Kinshasa, ne cache pas son inquiétude. “Les Congolais ont des raisons justifiées de s'inquiéter sur l'issue des élections dans un pays où chacune des anciennes rébellions a gardé intacte sa puissance militaire, donc sa capacité de nuisance, en dépit des efforts de la communauté internationale d'aider le gouvernement à réussir l'intégration des armées ex-rebelles”.
Il y a effectivement lieu de s'inquiéter quand on considère que tous les principaux chefs de guerre, au cours des dernières rébellions, sont candidats à la magistrature suprême pour diriger le pays. Azarias Ruberwa, pour le compte du RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie, aile Goma) allié du Rwanda, Jean-Pierre Bemba pour le MLC (Mouvement de libération du Congo) supporté par l'Ouganda, et Mbusa Nyamwisi pour le RCD-KML (Rassemblement congolais pour la démocratie, aile Kisangani) soutenu également par l'Ouganda.
Tous ces anciens chefs rebelles disputeront le fauteuil présidentiel à Joseph Kabila qui tient à le conserver. A ce nombre, il faut ajouter d'autres candidats connus ou inconnus qui entretiennent des milices dans différents endroits, notamment dans l'est du Congo.
Charlotte Kalondero, une Congolaise vivant en France depuis près de 30 ans, ne cesse d'appeler le correspondant de IPS en RDC pour se rassurer au sujet des conditions de sécurité au Congo car elle compte faire visiter le pays, en juillet prochain, à ses enfants qui n'y ont jamais mis le pied.
“Les informations distillées par les médias européens sur la situation sécuritaire en RDC ne nous encouragent pas à faire le voyage”, dit-elle.
"Bien plus", ajoute-t-elle, “nous n'arrivons pas à comprendre ce que les soldats de l'Union européenne (UE) viendront faire en RDC de plus que les 17.000 hommes de troupe de l'ONU sur place au Congo, qui n'arrivent pas à restaurer la paix des esprits".
C'est probablement parce que les anciens protagonistes de la guerre civile congolaise n'ont pas encore réussi à mettre sur pied une armée nationale intégrée que les Européens envisagent une force d'intervention en RDC avec l'aval de l'ONU, pour soutenir les forces de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC), estiment des analystes.
En effet, l'UE se prépare à déployer 1.500 hommes de troupe en RDC pour la période électorale, dont 500 seront basés à Kinshasa tandis que les 1.000 autres seront cantonnés au Gabon, prêts à intervenir en cas de nécessité.
Libreville, la capitale gabonaise, se trouve à quelques minutes de Kinshasa pour des avions de chasse européens.
Les tractations diplomatiques sont en cours et le Conseil de sécurité de l'ONU vient de donner son accord par la résolution 1667. “Le conseil décide que la force de l'Union européenne sera autorisée à prendre toutes les mesures nécessaires, dans la limite de ses moyens et capacités, pour apporter son soutien à la MONUC au cas où elle rencontrerait des difficultés”, indique la résolution.
Cette force appelée "Eufor RD Congo" est présumée devoir protéger les civils, aider à garder l'aéroport de Kinshasa, à protéger son propre personnel et ses installations, et à exécuter des opérations limitées pour sauver des individus en danger.
A Kinshasa, comme dans le reste du pays, les réactions des Congolais face à ce déploiement de nouvelles forces militaires sont mitigées. Si d'une manière générale, la majorité approuve le déploiement, une minorité remarquable se demande ce que tous ces militaires viennent faire au Congo.
“Ils vont se marcher sur les pieds tellement ils sont nombreux”, affirme à IPS, Eric Malu, proche des opposants de l'UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) d'Etienne Tshisekedi.
Les partisans de Tshisekedi disent qu'ils craignent que ces militaires européens ne viennent pour les tuer en cas de manifestations contre le processus électoral que leur parti boycotte. “Qu'ils viennent pour nous tirer dessus, ce n'est pas grave. Nous en avons vu d'autres et nous ne fléchirons pas”, ajoute Jean-Pierre Ilunga, un autre militant de l'UDPS.
Les partisans du déploiement de la force européenne estiment, en revanche, qu'une précaution de plus, dans le sens de la sécurisation des élections, est toujours la bienvenue. “Nous sommes fatigués des guerres et des rébellions”, déclare à IPS, Anne Unen, une ressortissante du district de l'Ituri, dans l'est de la RDC.
“Certains de nos compatriotes ne savent pas ce que sont les réelles conséquences d'une guerre. Nous avons connu la force Artémis (venue d'Europe), en 2003, en Ituri. Au moment où tout semblait désespéré, ces militaires européens ont pu rétablir l'ordre dans la ville de Bunia et dans les environs. Si Bunia est vivable aujourd'hui, c'est en grande partie grâce à la force Artémis”, explique-t-elle.
Les autorités congolaises semblent subir quelque peu cette avalanche de forces étrangères sur leur territoire, estiment des analystes. Après les troupes européennes, celles de l'Union africaine (UA) se préparent à se déployer également au Congo. C'est le résultat de la visite de Alpha Oumar Konaré, le président de la Commission de l'UA à Kinshasa, début-avril.

