POLITIQUE-RDC: Pourquoi une visite de Museveni à Kinshasa en septembre? -Analyse

KINSHASA, 22 août (IPS) – Peu de Congolais croiraient à l'éventualité d'une visite officielle, à Kinshasa, du chef de l'Etat d'un pays comme l'Ouganda, qualifié "d'agresseur" au cours des deux dernières guerres ou rébellions en en République démocratique du Congo (RDC).

Mais certains signes laissent penser que cette éventualité entre petit à petit dans le domaine du possible. En effet, plusieurs journaux paraissant à Kinshasa — dont le quotidien 'Le Potentiel' réputé le plus crédible de la capitale congolaise — ont annoncé l'information en manchette, le 12 août : "Yoweri Museveni, président de l'Ouganda, à Kinshasa avant la fin du mois de septembre". Les médias congolais rapportent les entretiens que le président Museveni a eus à Kampala, le 10 août, avec une forte délégation de la RDC conduite par Azarias Ruberwa, vice-président de la République chargé de la Commission politique, défense et sécurité, qui s'était rendue, la semaine dernière, en Ouganda à la suite d'un certain nombre d'incidents survenus récemment dans différentes localités sur la frontière entre les deux pays. Des éléments ougandais, fortement armés, sont en effet entrés dans la localité de Boga, au sud du lac Albert, dans le district de l'Ituri, dans l'est de la RDC, au cours de la première semaine du mois d'août, tandis qu'à Aru et Tchomia, dans le nord, des groupes armés congolais soutenus par l'Ouganda perturbent les opérations électorales par des attaques sporadiques contre des convois chargés de matériel électoral, selon les autorités administratives de l'Ituri.

Ces groupes armés sont notamment le Front des nationalistes et intégrationnistes (FNI) de Jérôme Kakwavu et l'Union du peuple congolais (UPC) de Thomas Lubanga qui ont toujours semé la terreur dans l'Ituri.

Petronelle Vaweka, administrateur du district de l'Ituri, a confirmé toutes ces informations, se plaignant du fait que l'Ouganda continue de croire qu'il doit trouver des solutions aux problèmes congolais. Au cours d'une récente conférence de presse à Bunia, elle a annoncé que le gouvernement à Kinshasa était constamment mis au courant de la situation de Boga. Ce qui explique probablement la visite d'une délégation congolaise à Kampala, estiment des analystes à Kinshasa, qui disent ne pas comprendre l'entrée des éléments ougandais à Boga d'autant plus qu'ils étaient tous en civil. Des analystes s'interrogent également sur la bonne foi du président ougandais lorsque, d'une part, il laisse agir des éléments armés en RDC et de l'autre, il se dit fidèle aux accords de paix. Mais, l'Ouganda officiel ne reconnaît pas avoir envoyé ni soutenu des troupes en civil entrées à Boga.

Néanmoins, l'idée d'une visite officielle du chef de l'Etat ougandais à Kinshasa est diversement commentée en RDC où les opinions favorables semblent l'emporter sur celles qui s'y opposent. Selon des informations reçues par IPS du cabinet de Ruberwa, le président Museveni viendrait à Kinshasa pour faire l'état des lieux de l'accord signé à New York, en septembre 2004, entre la RDC, l'Ouganda et le Rwanda, mettant en place un mécanisme conjoint de vérification des frontières communes. Officiellement, le Rwanda et l'Ouganda ont retiré leurs troupes de la RDC, en octobre 2002.

"Concernant la sécurisation des nos frontières communes, l'Ouganda a promis de neutraliser tous les chefs des milices ayant leurs bases arrière en Ouganda et de les déclarer persona non grata", a indiqué Cyrille Tshimpampa, conseiller au cabinet de Ruberwa, sans préciser les noms des milices.

La promesse n'a pas tardé à se concrétiser. Museveni a effectivement montré sa bonne foi en libérant 40 soldats des forces armées de la RDC arrêtés sur le territoire ougandais alors qu'ils pourchassaient des groupes armés mai-mai qui les avaient attaqués sur les bords du lac Edouard, à Nyakakoma, Ishasha et Nyamilima, à la fin-juillet. Les Mai Mai sont des groupes armés créés dans la province du Nord-Kivu, notamment dans le Masisi, sous le président Mobutu, en 1995, par la nécessité présumée de lutter pour la sauvegarde du patrimoine foncier supposé menacé par le Rwanda. Le territoire de Masisi est une terre d'immigration des populations rwandaises, Hutu et Tutsi, qui fuyaient la famine au Rwanda dans les années 1930, sous la colonisation belge. Venues par vagues successives, les populations rwandaises sont devenues majoritaires dans le Masisi au point qu'elles ont commencé à défier le pouvoir coutumier en terre d'asile. Aujourd'hui, le mouvement mai mai s'est intensifié, dans différentes provinces du Congo (Katanga, Sud-Kivu, Maniema), avec les deux dernières guerres soutenues par le Rwanda, entre 1996 et 2002.

La délégation congolaise à, de son côté, décidé d'envoyer des troupes au pied du Mont Ruwenzori, sur la frontière RDC-Ouganda, en vue de traquer les rebelles ougandais, principalement ceux des "Allied Democratic Forces", opposés au régime de Museveni.

Ce geste de bonne volonté du président ougandais est de nature à rehausser quelque peu sa côte auprès des Congolais qui trouvent même édifiante cette visite qui confirmerait le retour à une véritable situation de paix entre les deux pays. "Il faut bien que la situation de guerre se termine un jour pour céder la place à un climat de confiance et de coopération entre nos deux pays", explique Hamuli Kabaruza coordonnateur, pour la RDC, de la conférence préparatoire sur la paix, la sécurité et la démocratie dans les Grands Lacs. (Une conférence en préparation depuis un an pour trouver une paix durable entre l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la RDC).

"L'est de la RDC a besoin, pour son commerce, d'utiliser les ports de l'océan Indien. Cela implique que s'instaure un climat de paix". L'Ouganda a même souhaité la réouverture de son ambassade à Kinshasa. Le ministère congolais des Affaires étrangères confirme cette démarche ougandaise sans dire toutefois quand l'ambassade pourrait être ouverte. L'ambassade de l'Ouganda à Kinshasa avait été prise d'assaut par des Congolais en furie contre l'invasion des troupes ougandaises, vers la fin de 1996, dans l'est de la RDC. Par contre, l'ambassade du Congo à Kampala a toujours fonctionné normalement en dépit de l'état de guerre entre les deux pays.

Toutefois, le président Museveni n'inspire toujours pas confiance, spécialement chez les Congolais du nord-est du pays qui ont eu à subir, par deux fois, l'occupation militaire ougandaise. Pendant la guerre, le président ougandais avait souvent donné l'impression d'être plus conciliant que son homologue rwandais, mais les Congolais ont souvent été déçus par une certaine versatilité dans ses positions, expliquent des analystes à Kinshasa. Par exemple, à la rencontre Kabila-Museveni à Syrte, en Libye, en 1999, Museveni avait promis d'abandonner les hostilités contre la RDC, mais dès son retour à Kampala, il n'avait tenu sa promesse.

"La question n'est pas tellement de faire confiance ou de ne pas faire confiance dans le président ougandais ou dans l'un ou l'autre de nos nombreux pays voisins", estime Mbusa Nyamwisi, ministre de la Coopération régionale et membre de la délégation congolaise à Kampala. "La principale menace contre nous, c'est encore nous-mêmes. Nous ne faisons pas assez pour sécuriser nos frontières. Certes, la menace vient des voisins de l'est. Mais, nous devons nous interroger pour savoir ce que nous avons fait effectivement nous-mêmes face à un adversaire qui manifeste des ambitions depuis dix ans et avec qui nous partageons une frontière de 615 kilomètres", souligne Nyamwisi. Pour Nyamwisi, "S'il n'y avait pas eu la MONUC (Mission des Nations Unies au Congo) ou l'opération Artémis (une force européenne de pacification), conduite par la France (en 2003), l'Ituri aurait déjà échappé au giron congolais". Le RCD/KML (Rassemblement congolais pour la démocratie/Kisangani-Mouvement de libération) de Nyamwisi était, lui-même, soutenu par l'Ouganda, ainsi que le MLC (Mouvement de libération du Congo) de Jean-Pierre Bemba et le RCD/N (Rassemblement congolais pour la démocratie/National) de Roger Lumbala. Mais, toutes ces anciennes rébellions participent actuellement aux instituions dirigeantes de la transition en RDC.

L'Ouganda a attaqué le Congo en 1996 et 1998, aux côtés de Rwanda, arguant que c'était pour sauvegarder ses frontières contres les attaques des groupes rebelles ougandais installés en RDC. Mais, il s'est avéré, par la suite, que les motivations profondes étaient l'exploitation des ressources naturelles du Congo dans les territoires contrôlés par les différentes rébellions que Kampala supportait. En juin 2000, les troupes rwandaises et ougandaises se sont même affrontées militairement à Kisangani pour s'assurer des mines de diamant de la province Orientale. Plusieurs rapports de l'ONU ont confirmé et condamné cette exploitation illicite des richesses congolaises par l'Ouganda et le Rwanda qui ont toujours rejeté ces accusations. Les observateurs constatent, toutefois, que la dernière rencontre de la délégation congolaise à Kampala arrive au moment où l'Ouganda est accusé par les organisations non gouvernementales Global Witness et Human Rights Watch, de continuer l'exploitation frauduleuse des ressources minières du Congo.

Des analystes congolais se demandent si, malgré ces accusations, le président ougandais a vraiment pris l'engagement d'effectuer une visite officielle en RDC. Le ministre Nyamwisi, qui était pourtant membre de la délégation congolaise, semble ne pas y croire tellement, préférant parler d'une "promesse politique".

Si le président Museveni est le bienvenu en RDC, la confiance est toutefois loin de régner, estiment ces analystes.