YAOUNDE, 16 août (IPS) – De nombreux hôpitaux publics du Cameroun sont touchés par le départ des médecins et autres spécialistes de soins de santé qui vont vers le secteur privé local ou les bureaux des organisations internationales, installés en Afrique, qui offrent des salaires plus attractifs.
D'autres encore préfèrent aller vers l'Europe et les Etats-Unis d'Amérique où, selon eux, ils pourraient trouver de meilleures conditions de travail.
Mais, il ne s'agit pas uniquement des départs volontaires qui privent, chaque année, les centres hospitaliers de l'Etat, d'au moins dix professeurs de médecine et cinq spécialistes. Il existe également des départs forcés liés aux affectations jugées arbitraires ou à une sorte de persécution par des dirigeants politiques allergiques à toutes autorités intellectuelles incontrôlables.
En effet, aussi bien les dirigeants du ministère de la Santé que les directeurs des hôpitaux n'admettent pas que certains médecins ne partagent pas leurs courants politiques. De plus, ils ne comprennent pas le refus de ces médecins de jouer les éclaireurs du parti au pouvoir dans leurs régions natales.
"Ce n'est pas encore l'hémorragie, mais on en est pas loin", confie à IPS, Bernard Kouleu, 45 ans, médecin au Centre hospitalier et universitaire (CHU) de Yaoundé, la capitale camerounaise. "Les conditions insuffisantes de rémunération et le cadre de travail vont davantage pousser les docteurs à lorgner ailleurs", ajoute-t-il.
En effet, le mouvement de départs volontaires vers le secteur privé avait commencé dans ce pays d'Afrique centrale, à la fin des années 1980, avant de s'amplifier au cours de la décennie 1990 où la crise économique, née de la chute des cours de matières premières dont dépend le Cameroun, sévissait profondément.
Selon des informations fournies à IPS dans divers hôpitaux publics de la capitale camerounaise, les médecins partants déplorent, outre les conditions de travail jugées insatisfaisantes, les carences en matériels, et, en particulier, la faiblesse des salaires.
"Au regard de leur long parcours et des longues années d'expérience, la contrepartie est minable", déclare à IPS, Hyppolite Mouaffo, assistant à l'Université de Yaoundé II. "Après 15, voire 20 ans de métier, les médecins ne sont pas payés proportionnellement à leur travail effectif..
Leur rémunération ne correspond pas à leur investissement". Le salaire mensuel d'un médecin fonctionnaire est d'environ 372 dollars, alors qu'un médecin libéral touche entre 490 dollars et 784 dollars. En 2004, le Cameroun comptait un médecin pour 9.143 habitants environ, selon le ministère de la Santé. La moyenne est d'un médecin pour 5.833 habitants pour les pays en développement, selon la Commission économique pour l'Afrique dans son rapport, intitulé 'Profil de la pauvreté en Afrique centrale', publié en 2002. Selon le 'Document du sous-secteur Santé' établi par le ministère de la Santé, le Cameroun comptait, en 2004, 147 districts de santé et 1.832 centres de santé. Il faut y ajouter plusieurs structures hospitalières construites par les églises protestantes et catholiques, les cliniques privées et les autres services de santé placés sous la tutelle d'institutions publiques comme le ministère de l'Education, l'armée, la police, et la sécurité sociale…
Mais les sept hôpitaux nationaux, les plus équipés du pays, et considérés comme des centres de référence, sont concentrés à Yaoundé et Douala (la métropole économique), les deux plus grandes villes du pays.
Les hôpitaux provinciaux, qui auraient pu éviter aux patients de l'arrière-pays de longs déplacements et les désagréments de l'éloignement des hôpitaux de référence dans les deux principales villes, sont malheureusement sous-équipés.
"Seuls deux des neuf hôpitaux provinciaux et assimilés disposent d'un appareil d'anesthésie et d'un respirateur, quatre manquent d'échographie, de fauteuil dentaire, deux fonctionnent sans unité de radiologie et trois sans table d'accouchement; aucun ne dispose d'une table de réanimation de nouveau-né", indique à IPS, Valérie Massina, un fonctionnaire du ministère de la Santé, citant un rapport de 2002 sur la santé au Cameroun.
"Avec de telles conditions de travail, la crainte, aujourd'hui, est de voir se vider progressivement les hôpitaux publics de ses ressources difficilement remplaçables", explique-t-elle.
"Certes, le phénomène n'est plus aussi aigu qu'il était, il y a cinq ou huit ans, mais il n'en est pas moins alarmant", estime Kouleu du CHU de Yaoundé. "Les départs se sont atténués", dit-il, "car c'est en moyenne six, voire quatre départs qui sont enregistrés par an" maintenant dans son hôpital.
Mais Kouleu omet de mentionner qu'il ne s'agit pas de n'importe quels départs. Il s'agit souvent des éléments qui forment le noyau dur du corps enseignant dans les Facultés de médecine et des sciences biomédicales.
"C'est la crème de la crème, des chefs de service, des chefs d'hôpitaux, des enseignants, avec souvent plusieurs années d'expérience", déplore à IPS, Marie Ebendè, une jeune femme médecin en stage à l'Hôpital central de Yaoundé.
Les départs touchent toutes les spécialités : de la chirurgie générale à la gynécologie, en passant par la radiologie, des services se vident ou, du moins, perdent une bonne partie de leur matière grise, commente-t-elle.
La perte est encore plus lourde pour les étudiants futurs médecins, privés du savoir-faire de leurs aînés. "Leur départ est un handicap pour nous qui avons besoin de leur expérience", souligne Ebendè.
"La décision n'était pas facile à prendre", se souvient Dr Jacques Momo, radiologue en service à la clinique privée les Dauphins à Yaoundé. "Je n'ai jamais imaginé que je pouvais quitter le public. Le manque de moyens et d'équipements nécessaires pour un exercice 'décent' du métier a guidé mon choix", explique-t-il à IPS.
Momo exerce actuellement dans cette clinique privée où il accueille une clientèle importante qui n'a rien à voir avec celle qui consultait chez lui à Hôpital central de Yaoundé, dit-il. Sans préciser le nombre des médecins partants, Momo indique que les destinations principales sont la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et les Etats-Unis. "Des services sont sous-équipés, des appareils obsolètes", souligne à IPS, Evelyn Nkwende, une autre dame médecin partie du secteur public, qui exerce à l'hôpital de la Sécurité sociale. Cet hôpital fonctionne comme le privé et paie de très bons salaires. "En radiologie, par exemple, ce n'est que depuis cinq ans environ que l'Hôpital central de Yaoundé a remis à jour le matériel nécessaire pour l'examen IRM (Image par résonance magnétique), alors que des cabinets (privés) en sont équipés depuis plus d'une décennie". "On accueillait des étudiants en stage en radiologie, qui ne savaient même pas ponctionner un abcès, faire des biopsies sous scanner, sous échographie. Un tel quotidien est frustrant", ajoute-t-elle.
Selon un haut fonctionnaire du ministère de la Santé publique, qui a requis l'anonymat, ce phénomène de "fuite des cerveaux" les préoccupe au plus haut point. "Nous sommes conscients que de nombreux médecins, formés dans le pays ou à l'étranger grâce à des bourses de l'Etat, refusent de travailler pour le public, et s'installent en clientèle privée ou retournent en Occident", déclare ce fonctionnaire à IPS. "Nous essayons, sur le plan national, de gérer cette pénurie, mais nos moyens sont limités. Nous avons toutefois mis en place un plan de développement des ressources humaines afin de recruter davantage de professionnels de la santé", ajoute-t-il, sans donner d'indications précises sur ce plan.
L'Etat ne se plaint pas publiquement des départs de ces nombreux médecins, se contentant seulement de rayer les partants de la fonction publique. Mais la société civile accuse généralement le gouvernement de ne pas faire des efforts supplémentaires pour retenir ces médecins. Au Cameroun, aucune étude ne mentionne le nombre précis de cerveaux qui quittent le pays chaque année. Mais en décembre 2002, la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique, basée à Addis-Abeba, avait estimé entre 10.000 et 20.000, le nombre des personnes hautement qualifiées qui quittent le continent africain, chaque année.

