JOHANNESBURG, 13 août (IPS) – Le gouvernement sud-africain est confronté à un dilemme. Il doit expulser des gens vivant dans des conditions de logement inacceptables à cause des risques sécuritaires et sanitaires, mais il est toutefois incapable d'assurer d'autres habitations adéquates – en raison du retard dans des projets de logements à loyer modéré.
Si les municipalités essayent à juste titre d'éradiquer les risques pour la santé, les militants en faveur des logements à loyer modéré soutiennent que les responsables municipaux utilisent les raisons sanitaires et sécuritaires comme une excuse afin de nettoyer les villes et de pouvoir les réaménager à temps pour la Coupe du monde 2010.
Les incidents antérieurs qui se sont produits prouvent que la stratégie d'expulsion a peu d'effet. Les résidents expulsés qui n'ont pas pu avoir des logements à loyer modéré vont inévitablement finir par vivre dans la rue ou dans des campements de squatters où les conditions sanitaires et sécuritaires sont également compromises.
Jusqu'à présent, l'Afrique du Sud dispose encore de plus de 1.000 habitations informelles.
Lindiwe Sisulu, ministre sud-africain de l'Habitat, admet que le pays "est toujours confronté au sérieux défi des habitations informelles" et promet "d'éradiquer les bidonvilles (d'ici à) 2014", conformément aux Objectifs du millénaire pour le développement des Nations Unies. Elle avait fait cette déclaration dans son discours au Conseil national des provinces, la Chambre haute de la législature de l'Afrique du Sud, à la mi-mai.
L'objectif du gouvernement était d'accélérer la construction des logements à loyer modéré et de rénover les habitations informelles en les pourvoyant d'infrastructures essentielles comme des routes, des lampadaires et de centres communautaires, a-t-elle ajouté.
Dans une certaine mesure, la politique post-apartheid en matière de logements en Afrique du Sud, qui fournit aux populations vivant dans les habitations informelles des plans de logements uniformes pour tout le monde, a été un succès.
Au cours des dix premières années suivant la fin de l'apartheid, le gouvernement a construit 1,6 million de maisons et approuvé des subventions pour 2,4 millions de logements, ce qui, selon Sisulu, représente plus de dix pour cent des habitations formelles à l'échelle nationale.
En Afrique du Sud, les citoyens doivent soumettre une demande de subvention pour logement afin de bénéficier d'une habitation à loyer modéré. Le gouvernement accorde des subventions aux citoyens de plus de 21 ans, mariés ou vivant avec depuis longtemps avec un(e) partenaire et ayant des personnes à charge qui n'ont jamais eu de propriétés auparavant, et dont le revenu combiné dans le ménage est en dessous de 550 dollars par mois.
Les personnes disposant d'un revenu par ménage en dessous de 235 dollars par mois bénéficient du maximum de la subvention qui s'élève à 4.375 dollars, et qui est équivaut à la valeur d'une maison à loyer modéré et du domaine sur lequel elle est bâtie. Ceux dont le revenu par ménage atteint 550 dollars par mois bénéficient d'une subvention un peu moindre de 2.500 dollars et doivent compléter, eux-mêmes, le reste de l'argent nécessaire.
Au cours de la dernière année fiscale seule, le gouvernement a construit près de 180.000 unités à loyer modéré à l'échelle nationale. Pour l'année 2005-2006, il a prévu un budget de 745 millions de dollars pour les habitations à loyer modéré promis une augmentation budgétaire de 308 millions de dollars supplémentaires au cours des deux prochaines années.
Pendant ce temps, les pauvres d'Afrique du Sud continuent de souffrir du retard dans la construction des habitations à loyer modéré. Dans le Gauteng, la province la plus riche dans laquelle se trouvent Johannesburg et Pretoria, environ un demi-million de personnes se sont déjà inscrites sur la liste d'attente de logements. Et au Cap, la deuxième ville d'Afrique du Sud, 120.000 personnes attendent un logement.
Des données complètes relatives au nombre de logements à loyer modéré nécessaires sur le plan national ne sont pas disponibles. Et les chiffres relatifs aux logements en retard sont détenus au niveau des municipalités et sont rarement publiés.
Dans les townships autour du Cap, Johannesburg, Durban, Port Elizabeth, et dans la province de l'Etat libre, des hordes de populations pauvres résidant dans les habitations informelles ont manifesté les années passées contre la lenteur de l'exécution des programmes des habitations à loyer modéré.
Tandis que le gouvernement essaie de rattraper son retard dans les programmes de logements à loyer modéré, d'autres installations de squatters poussent comme des champignons autour des centres urbains du pays tous les mois en raison d'une rapide urbanisation et du chômage croissant.
Le taux de chômage de l'Afrique du Sud est passé de 0,3 pour cent en septembre 2004 à 26,5 pour cent en mars de cette année, selon Stats SA, une société qui fournit des données au gouvernement sud-africain. Le chômage a cependant baissé cependant par rapport à 1994 où il était de 45,3 pour cent.
Les militants favorables aux logements à prix modéré, comme les membres du Centre des études juridiques appliquées (CALS), une organisation non gouvernementale (ONG) à Johannesburg, soutiennent que la politique de construction de logements du gouvernement n'est pas fonctionnelle dans la mesure où elle cherche à chasser les pauvres des zones urbaines afin de rénover les quartiers déshérités et de les débarrasser du crime.
Les projets de construction de logements sociaux sont généralement implantés en dehors de la ville, à partir desquels il était difficile d'accéder aux lieux de travail ou aux services sociaux. En conséquence, les pauvres construisent des campements de squatters plus proches des zones urbaines "où ils peuvent gagner leur vie", a expliqué Stuart Wilson, chargé de recherche au CALS.
Dans son discours au Conseil national des provinces en mai, Sisulu a promis de renverser la tendance qui consistait à exécuter les projets de logements sociaux à la périphérie des villes et centres où il existe un accès limité aux services et infrastructures sociales et où les coûts de transport pour se rendre au travail et aux occasions de vente de détail sont les plus élevés.
Le gouvernement n'est pas enclin à réaliser les projets de logements sociaux dans les villes dans la mesure où le coût des terres dans les zones des centres urbains est beaucoup plus élevé que celles qui sont éloignées de la ville.
Les municipalités préfèrent attirer des entreprises de bonne facture qui, à côté des industries, constituent les plus gros acquéreurs dans le pays plutôt que de donner la primeur des locations aux projets de construction de logements à loyer modéré.
Les quelques cas où le gouvernement a essayé d'exécuter des projets de logements à loyer modéré dans les centres-villes, il a eu à affronter de nombreuses objections des groupes de lobby émanant des classes moyennes voisines ou des zones de résidence de grande valeur.
De telles objections ont, par exemple, retardé, pendant cinq ans, l'exécution du projet de développement de Cosmo City, une zone de logements à loyer modéré située au nord de Johannesburg. Ce qui constitue un processus coûteux et frustrant pour toutes les parties concernées.
Sisulu a annoncé à la mi-juillet que 20 pour cent de développement des terres privées seront alloués aux logements sociaux, ce qui signifie que le gouvernement fera usage de son droit d'expropriation de terre au bénéfice de l'intérêt public. Cette mesure peut affecter des promoteurs privés qui disposent encore des domaines inexploités dans des zones urbaines centrales.
Ce n'est pourtant pas chaque portion de terre située au centre de la ville, ou non utilisée, qui est susceptible d'être transformée en site de logements sociaux, a déclaré Aly Karam, maître de conférence à l'Ecole d'architecture et de planification de l'Université de Witwatersrand, à Johannesburg.
"Les municipalités ont besoin d'incorporer les logements sociaux dans les villes tout en améliorant généralement les conditions de vie pour tout le monde", a-t-il ajouté.
D'autres experts en matière d'habitat restent, cependant, sceptiques et se demandent si la promesse de Sisulu d'implanter plus de logements sociaux dans le centre-ville, connaîtra une mise en œuvre ou sera tout simplement un vœu pieux.
Johannesburg est devenue une des villes où l'absence de logements sociaux est devenue plus notoire.
Au début de ce mois, 600 résidents ont été expulsés de Bree Chambers, dans le district central des affaires de Johannesburg, des bâtiments qui ne respectent pas les règles sanitaires et sécuritaires de la municipalité.
Des représentants de la ville de Johannesburg soutiennent qu'ils ont expulsé les résidents parce que les bâtiments étaient surpeuplés, infestés de rongeurs, avaient des systèmes d'égouts saturés, n'ont pas de dispositifs d'incendie ni de conditions légales d'électrification.
Même si la municipalité semble avoir raison dans l'évaluation de ces résidences par rapport aux risques sanitaires, les militants des logements sociaux estiment qu'il est anticonstitutionnel d'expulser les pauvres sans une notification appropriée et sans offrir de solutions alternatives.
Le Centre des droits de logement et des expulsions (COHRE), une ONG basée à Genève, Suisse, et le CALS ont, dans une déclaration conjointe, exprimé à la ville de Johannesburg le 19 juillet, leurs préoccupations par rapport aux "violations systématiques du droit d'accès à un logement adéquat et du droit de protection contre une expulsion arbitraire" de la part du gouvernement.
"Le (gouvernement) ne peut pas régler les problèmes des conditions sanitaires et sécuritaires en chassant les gens de leurs maisons", indique Wilson, le chargé de recherche du CALS. De telles expulsions sont "arbitraires, inhumaines et en violation de la loi fondamentale sud-africaine et des conventions internationales des droits de l'Homme".
La municipalité est en train de déloger des gens de quelque 70 bâtiments privés dans les quartiers déshérités de Johannesburg, depuis 2001, ont déclaré les deux ONG.
COHRE et CALS estiment que le Conseil municipal de Johannesburg a fait usage de lois qui ont été votées pendant l'apartheid pour légaliser les expulsions, telles que la Loi sur les règles et normes de construction.
Cette loi est restée dans la législation sud-africaine bien qu'elle passe outre le droit international et empêche une loi appropriée d'être votée conformément à la nouvelle constitution.
Les ONG soutiennent que la ville devrait appliquer la Loi sur la prévention de l'expulsion et de l'occupation illégales des terres, qui a été votée en 1998 pour s'assurer qu'une médiation ait lieu avant que des personnes désespérément pauvres, sans la garantie d'un bail, ne soient expulsées de leurs maisons. La loi exige également des solutions alternatives autant que possible.
Le processus de réaménagement urbain des quartiers déshérités de Johannesburg "constitue la cause directe de violation troublante d'un certain nombre de violations de droits humains", a affirmé CORHE dans une déclaration, vers la fin-juillet.
Par ailleurs, les expulsions sont de plus en plus utilisées comme une méthode de recouvrement de loyers, taxes et factures de services publics non payés, selon Jean du Plessis, directeur adjoint de COHRE.
Les ONG soulignent que les propriétaires abandonnent sciemment les bâtiments à la ruine afin de pouvoir les débarrasser des pauvres résidents, les rénover, puis attirer les nouveaux investisseurs.
Selon Wilson, les municipalités et les investisseurs veulent "moderniser les quartiers déshérités en chassant les gens plutôt que de coopérer avec eux".
CORHE estime qu'environ 25.000 personnes vivant dans les quartiers déshérités de Johannesburg risquent de perdre leurs maisons si la municipalité poursuit son plan de rénovation urbaine.
Pour améliorer les conditions de vie des pauvres, les activistes demandent au gouvernement sud-africain d'étudier les politiques mises en œuvre avec succès par d'autres pays en développement confrontés à des problèmes similaires. Le Brésil, le Kenya et la Thaïlande, par exemple, ont mis en œuvre des lois de développement urbain et initié des programmes de modernisation communautaire.
Pour du Plessis, ces pays se sont rendu compte "qu'il ne suffit pas simplement de résister aux invasions des terres, mais de travailler avec les occupants informels pour trouver une solution au problème de logement". Bien que de tels exemples soient encourageants, ils "sont encore peu nombreux", a-t-il ajouté.
A Sao Paulo, la capitale du Brésil, la municipalité coopère avec des banques, des organisations de financement et des occupants informels pour trouver des solutions conjointes aux problèmes de logement. Elle a, par exemple, transformé récemment une zone d'habitations informelles située en un point stratégique du centre-ville en une zone résidentielle de haute concentration avec des immeubles de quatre étages sans ascenseur et de 300 appartements dans lesquels les mêmes occupants informels ont aménagé.
Selon Karam, un tel programme permet de garder intactes les structures communautaires et ne contraint pas les populations à quitter la ville.
"Ceci est un programme non-intrusif, qui modernise les zones urbaines tout en assurant l'accès des populations aux services et moyens d'existence", a-t-il ajouté, soulignant que tant les occupants informels que les résidents des zones de grande valeur ont tous bénéficié du projet.

