DAKAR, 23 fév (IPS) – L'espoir d'une paix définitive en Casamance, dans le sud du Sénégal, une région meurtrie par 22 ans d'une rébellion armée, menée par le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), est peut-être en passe de devenir une réalité.
Les rebelles et le gouvernement sénégalais, qui se sont rencontrés le 29 janvier à Foudiougne, dans le centre-ouest du pays, pour entamer des négociations de paix, ont promis de reprendre leurs discussions au "plus tard le 1er mars" et de les "achever à la fin mai".
"L'espoir d'une paix définitive en Casamance est permis parce qu'il s'agit d'abord d'une aspiration très profonde des populations sénégalaises et fondamentalement de celles de la région naturelle de Casamance totalement meurtries par vingt ans de conflit armé", a déclaré à IPS, Alioune Tine, secrétaire général de Rencontre africaine pour la défense des droits de l'Homme (RADDHO), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Dakar, la capitale sénégalaise.
"Le moment est venu de vaincre le signe indien des négociations de paix ratées", estime Tine, plaidant pour des "négociations franches, sincères et crédibles".
Après les premiers accords caducs signés d'abord en 1991 dans à Cacheu, en Guinée-Bissau, et les autres paraphés entre 1992 et 1999 à Banjul, en Gambie, les Sénégalais entrevoient le bout du tunnel d'un conflit qui a beaucoup accentué l'arriération économique de la Casamance.
Les affrontements entre les combattants du MFDC et l'armée sénégalaise ont causé d'innombrables pertes en vies humaines, et des déplacements massifs de populations à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Mais très peu de statistiques sont disponibles du fait du secret qui entourait les bilans des victimes tant du côté des soldats de l'armée régulière que des rebelles. Des statistiques officielles indiquent, néanmoins, que des mines antipersonnel ont fait plus de 600 victimes, en majorité des femmes et des enfants. De nombreux soldats en service en Casamance ont vu également un ou plusieurs de leurs membres amputés après avoir sauté sur ces engins de mort. Quelque 1.150 mines de toute nature ont déjà été retrouvées, neutralisées et détruites en Casamance par l'armée depuis le début des opérations de déminage humanitaire en septembre 2004. Sur les 52 sites infestés de mines, répertoriés dans la région, 42 ont déjà été traités par les démineurs.
"Les négociations entamées par le gouvernement avec le MFDC doivent permettre une cristallisation définitive de la paix en Casamance", avait déclaré le Premier ministre sénégalais, Macky Sall, à l'ouverture des pourparlers.
"Le moment est venu de donner une chance à l'espoir de paix et d'exécuter la forte aspiration de paix des Sénégalais", a ajouté Sall. Ansoumana Badji, délégué de l'aile extérieure du MFDC à Lisbonne, au Portugal, estime que "la Casamance a envie de vite tourner la page du conflit pour se construire et se remettre au travail". Badji est le représentant, à la table de négociations, de l'abbé Augustin Diamacoune Senghor, 87 ans, le leader historique de la lutte des indépendantistes de la Casamance.
"Le MFDC souhaite des négociations rapides, mais il reste conscient que ce processus doit se faire avec soin et beaucoup d'attention pour que les accords qui en sortiront soient les résultats concrets ayant l'assentiment de tous", ajoute Badji.
Aux termes de l'accord de paix conclu le 30 décembre 2004 à Ziguinchor, la capitale régionale de la Casamance, le MFDC s'engage à "renoncer définitivement à la lutte armée et à l'usage de la violence".
L'accord prévoit également la création d'un Conseil de surveillance de l'accord de paix (CSAP), composé de représentants de l'Etat, du MFDC et de la société civile; la mise en place d'un groupe d'observateurs nationaux comprenant des éléments de l'armée régulière et de l'aile militaire de l'ex-rébellion, chargé de mettre en œuvre la démobilisation, le désarmement et le cantonnement des combattants rebelles.
Les ex-rebelles promettent en outre de stocker leurs armes sous le contrôle du Comité international de la Croix-Rouge, de la RADDHO et de l'Association des jeunes agriculteurs de la Casamance, une ONG basée en Casamance.
L'accord prévoit par ailleurs le déploiement, à leur demande, dans les corps paramilitaires de l'Etat, des ex-rebelles âgés de moins de 25 ans, qui remplissent les conditions d'instruction et d'aptitude physique et médicale.
De son coté, le gouvernement du Sénégal a promis de consacrer une enveloppe de quelque 160 millions de dollars pour assurer la reconstruction de la Casamance, avec l'appui des bailleurs de fonds. A cet effet, une Agence nationale pour la relance des activités économiques et sociales en Casamance a été créée, en juillet 2004.
"Le succès de cet accord de paix sera forcement tributaire de la valeur et de la sincérité des hommes qui le matérialiseront à l'avenir. Cet accord comporte quelques volets dont le préambule – qui est le socle même de la solution – fait dire au MFDC qu'il renonce à la lutte armée", a déclaré à IPS, Babacar Justin Ndiaye, journaliste politologue.
Mais, "ce n'est pas tout à fait une reddition dans la mesure où, après le cantonnement et la démobilisation des unités du MFDC, il y aura un allégement du dispositif militaire de l'armée gouvernementale", a-t-il expliqué.
Selon Ndiaye, "Sur le papier, l'accord est bien élaboré. Il n'est ni ébauché, ni bâché, ni bricolé. Il est vraiment bien élaboré. On dispose ainsi d'un faisceau de protocoles, de dispositions et même de clauses annexes qui englobent tout et qui traitent tous les aspects de la crise: cantonnement, démobilisation, réinsertion, mécanismes de surveillance à travers les fameux groupes d'observation".
"Maintenant il s'agit de savoir si la bonne volonté, la sincérité, la rigueur en termes de suivi, seront au rendez-vous pour ce qui est de la matérialisation de ces accords", a ajouté Ndiaye.
Principale zone touristique du Sénégal, la Casamance a toujours été considérée également comme l'un des "greniers agricoles" du pays, en raison notamment de sa grande production rizicole, fruitière et halieutique.
Selon l'Agence du développement rural de Ziguinchor, la région a enregistré, en 2004, plus de 1.240 tonnes d'arachide. La Casamance produit également de fruits tropicaux, notamment des mangues (plus de 40 tonnes).
Cette région dessert presque tout le pays en fruits divers, et elle est la seule, au Sénégal, où il pleut entre 1.200 et 1.300 millimètres d'eau par an.
Le naufrage du bateau le "Joola" le 26 septembre 2002, qui avait fait plus de 1.867 morts et seulement 64 rescapés, a contribué à accentuer l'enclavement de la Casamance. C'est ce bateau qui reliait la région à l'autre partie du Sénégal, ce pays d'Afrique de l'ouest qui est coupé en deux, dans le sud, par la Gambie. La Casamance est donc isolée du reste du Sénégal par l'enclave de la Gambie.
En attendant l'achat d'un nouveau bateau annoncé à plusieurs reprises par le gouvernement, la desserte aérienne est hors de portée de la bourse des populations locales qui assistent, impuissantes, au pourrissement, sur place, d'une partie de leurs productions agricoles et halieutiques. La région de Ziguinchor abrite néanmoins la deuxième unité d'huilerie d'arachide du pays, après celle de Kaolack (centre du pays). Une ONG locale, Apran-SDP, a installé une usine pour transformer la mangue et mettre ainsi fin au pourrissement des tonnes de ce fruit constaté chaque année en Casamance.
D'autres opérateurs économiques de la région ont créé des chaînes de froid pour la conservation des fruits, légumes et produits halieutiques.
Crée en 1947, le MFDC avait pour objectif à l'époque d'exprimer l'identité régionale des populations de cette partie du pays, qui se sont longtemps considérées comme des "Sénégalais à part" ou négligées par le gouvernement.
Le conflit a éclaté le 31 décembre 1982, à la suite de la répression sanglante d'une manifestation de milliers de personnes revendiquant l'indépendance de la Casamance. L'année suivante, la branche armée du MFDC voit le jour et installe la Casamance dans une rébellion meurtrière.

