POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: La rue chasse la junte, la confusion s'installe

COTONOU,, 26 oct. (IPS) – Le renversement du régime militaire en
Côte d'Ivoire
grâce à la pression de la population, n'a pas contribué à résoudre
la crise
politique dans ce pays ouest africain, jadis un exemple de
stabilité sur le
continent.

De nombreux Ivoiriens ont payé de leur vie en descendant dans les
rues pour
obtenir le départ du Général Robert Guéi, après que le chef de la
junte a
essayé de se maintenir au pouvoir en s'autoproclamant Président de
la
République suite aux élections du 22 octobre dernier.
Le bilan provisoire des affrontements de deux jours entre les
manifestants
et les forces militaires loyales à Guéi, est estimé à plus d'une
soixantaine
de morts et de nombreux blessés.
Le nombre des victimes des violences en Côte d'Ivoire pourrait
être revu à
la hausse avec les affrontements qui opposent aujourd'hui, les
partisans du
Rassemblement Pour les Républicains (RPR) de l'ancien Premier
ministre
Alassane Ouattara et les militants du Front Patriotique Ivoirien
(FPI) de
Laurent Gbagbo, vainqueur présumé des élections du 22 octobre
dernier.
Selon des informations diffusées par la radio nationale du Bénin,
des
blindés ont tiré des obus sur la résidence d'Alassane Ouattara
dans la
matinée. La radio béninoise a indiqué que le président du RDR a
trouvé
refuge à l'Ambassade d'Allemagne à Abidjan.
Laurent Gbagbo, qui se présente comme Président de la Côte
d'Ivoire après la
défection de Guéi, est contesté par les partisans d'Alassane
Ouattara qui
exigent de nouvelles élections.
Ouattara avait été écarté de la course présidentielle par une
décision de la
Cour constitutionnelle qui avait invalidé sa candidature.
" Nous voulons des élections présidentielles avec les candidats
des
principaux partis, pour que les Ivoiriens aient la liberté de
choix et ceci
permettrait d'avoir des élections véritablement démocratiques.
Nous
considérons que tout doit être fait pour bannir la xénophobie et
le
tribalisme", a déclaré Ouattara.
Robert Guéi a tenté de confisquer la victoire de son principal
challenger,
Laurent Gbagbo, présumé vainqueur du scrutin, selon les
résultats partiels
publiés par la Commission Nationale Electorale (CNE). Après
avoir dissous
la CNE qui était en charge de l'organisation et de la publication
des
résultats de la présidentielle, Guéi s'est autoproclamé vainqueur
du scrutin.
Lâché par l'armée qu'il ne contrôlait apparemment plus, le Général
Guéi a dû
abandonner le pouvoir suite à la pression de milliers de
manifestants qui
sont descendus dans les rues d'Abidjan, la plus grande ville de
Côte
d'Ivoire, ainsi que dans d'autres provinces du pays. Selon
certaines
sources, il serait parti vers une destination inconnue.
Pendant ce temps, Laurent Gbagbo, président du Front Populaire
Ivoirien
(FPI), s'est investi comme nouveau président de la Côte d'Ivoire.
Ce scénario rappelle, à quelques différences près, celui
expérimenté en
Yougoslavie, il y a quelques semaines, lorsque l'opposition
soutenue par le
peuple yougoslave a occupé les rues pour obtenir le départ de
Milosevic.
Cependant, si le scénario yougoslave était presque attendu dans un
pays
européen, l'expérience de la Côte d'Ivoire rentre dans les annales
de
l'histoire de la démocratie africaine.
Depuis l'ouverture des Etats africains à la démocratie, c'est en
effet la
première fois que tout un peuple se soulève pour chasser un
dictateur avide
de pouvoir, qui n'a pas voulu respecter le suffrage exprimé par
les gouvernés.
"Tout le monde est content de la chute de Guéi. Toute l'Afrique
est contente.
Il voulait amener la dictature en Côte d'Ivoire, mais grâce à la
volonté du
peuple, grâce à l'opinion internationale, il a échoué", déclare
le Docteur
Oumar Issa, médecin tchadien réfugié au Bénin.
Plusieurs observateurs de la vie politique africaine pensent que
l'expérience ivoirienne constitue un avertissement pour les
dictateurs
militaires et civils du continent, qui continuent à prendre les
Africains
pour des peuples ignorant les principes démocratiques.
" Ce que les Ivoiriens ont fait pour Guéi, devrait se faire dans
tous les
pays africains. La Côte D'Ivoire a suivi pour cela d'autres
exemples qui
existent en Afrique, et d'autres exemples suivront pour tous ceux
qui
voudront passer outre la volonté du peuple", affirme Maître
Sadikou Alao,
président fondateur du Groupe d'Etude et de Recherche sur la
Démocratie et
le Développement Economique et Social (GERDDES-Afrique).
Arrivé au pouvoir le 24 décembre 1999 à la suite d'un coup d'Etat
qui a
renversé le Président élu Henri Konan Bédié, Guéi, un Général à la
retraite,
avait promis, selon ses propres termes, de "balayer" la maison
et rendre
le pouvoir aux civils une fois sa tâche remplie. Cependant, en 10
mois
d'exercice, le Général n'a affiché aucune volonté manifeste de
quitter le
pouvoir.
Plusieurs actes posés pendant son mandat prouvent clairement qu'il
ambitionnait de conserver le fauteuil présidentiel.
Parmi ces actes, l'initiation d'une Constitution dont certains
articles
excluent de la course au pouvoir, les candidats qui ne sont pas
nés d'une
mère et d'un père ivoiriens. Cette disposition de la Constitution
adoptée
par référendum en juillet dernier visait, sans le dire
expressément, à
écarter de l'élection présidentielle Alassane Ouattara, ancien
Premier
Ministre de Côte d'Ivoire, à qui la junte et le pouvoir précédent
refusent
la nationalité ivoirienne.
En prélude à l'élection présidentielle du 22 octobre dernier, la
Cour
Constitutionnelle a invalidé la candidature de Ouattara et celle
de
plusieurs membres du Parti Démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) du
Président
déchu Henri Konan Bédié. Seuls les dossiers du Général Guéi, de
Laurent
Gbagbo, ainsi que ceux d'autres candidats moins influents avaient
été retenus.
Guéi a soulevé la colère des Ivoiriens en s'autoproclamant
Président de la
République, après qu'il a dissous la Commission Nationale
Electorale. Le
Général venait ainsi de révéler ses véritables intentions.
"Pour parler objectivement, il faut reconnaître que le Général
Guéi a voulu
organiser des élections sur mesure, qui lui soient favorables.
Mais
l'histoire n'a pas voulu que cela lui soit favorable", commente
Alao.
"C'est sa volonté de rester au pouvoir qui a fait que Guéi agisse
ainsi. Il
y a goûté, il a trouvé que c'était intéressant. Il y a toujours
des
intellectuels ou des pseudo intellectuels qui tirent leurs
avantages de
l'ensemble de cette situation, et qui l'ont encouragé à confisquer
le
pouvoir", pense Alao.
Alao félicite la maturité du peuple ivoirien. Selon lui, ce peuple
qui
n'aspire qu'à la démocratie, pourrait récidiver si les nouvelles
autorités
civiles ne respectent pas ses choix.
"Il ne s'agit pas d'utiliser le peuple contre les militaires
uniquement,
mais contre tous les dictateurs. Tous les dictateurs, y compris
les
dictateurs civils, qui n'ont pas écouté la voix du peuple, se
verront
chassés du pouvoir. Parce que le peuple est versatile, autant il
vous
applaudit aujourd'hui, demain il peut vous huer. Il vous
appartient d'être
toujours à l'écoute", indique Alao.
Même la communauté internationale est divisée quant à la façon de
sortir la
Côte d'Ivoire de la crise actuelle. Les pays comme les Etats-Unis,
l'Afrique
du Sud et le Togo, refusent de reconnaître Gbagbo comme le nouveau
Président
ivoirien et suggèrent l'organisation de nouvelles élections.
La France, principal partenaire économique occidental de la Côte
d'Ivoire, a
nettement exprimé sa préférence pour Laurent Gbagbo, qu'elle
invite à
rétablir la démocratie dans ce pays d'Afrique de l'Ouest.
L'Allemagne se
rallie à la position française.
Alao, un juriste, donne son point de vue : "Si nous restons dans
la logique
de ce que le Général Guéi a voulu faire, donc quelque chose de
sectaire et
de parcellaire, on peut penser que ces élections étant organisées
en
fonction d'une Constitution en place, elles peuvent être
considérées comme
légitimes", explique Alao.
Cependant, ajoute-t-il, "si l'on tient compte de la réalité socio-
politique
en Côte d'Ivoire et de toutes les exclusions institutionnelles et
de la Cour
Constitutionnelle, on ne peut pas dire que cette élection donne
une
crédibilité au vainqueur présumé".
Le pays ne sortira pas de la zone de turbulence tant qu'il n y
aura pas un
consensus sur la meilleure façon de le gérer pour que tout le
monde se sente
à l'aise, conclut Alao.