NOUAKCHOTT, 7 oct (IPS) – Plusieurs personnalités de l’opposition ont demandé la révision, voire la suspension du recensement administratif en cours en Mauritanie, qui était à l’origine des manifestations violentes de fin septembre à Nouakchott, la capitale, et dans d’autres villes du sud du pays.
Ces manifestations, réprimées par la police, ont fait un mort, 25 blessés et des dégâts matériels, suivis de 76 arrestations dont 25 ont été relâchés jeudi (6 octobre) à Nouakchott. Ce regain de violence à relent interethnique vient du fait que les populations noires de Mauritanie jugent discriminatoire le recensement. Le président de l’Assemblée nationale de Mauritanie, Messaoud Ould Boulkheir, a déclaré que «le plus grand danger qui menace la cohésion nationale est le recensement en cours». Il a ajouté que «nous avons demandé au gouvernement de revoir ce programme qui a suscité d'innombrables protestations dans certaines de nos villes».
Le chef de file de l’opposition, Ahmed Ould Daddah, a demandé au gouvernement d’arrêter l’opération. Le vice-président de l’Union des forces du progrès (opposition), Moustapha Bedredine, affirme que les partis politiques «voient dans ce recensement une manière de truquer le fichier électoral».
Les populations négro-mauritaniennes voient dans le recensement un stratagème visant à les dépouiller de leur nationalité. Elles affirment que des questions posées aux postulants à l’enregistrement – sur l’histoire, la géographie ou l’actualité nationales – sont destinées à les exclure. Le gouvernement réfute ces allégations, tentant de rassurer que personne ne sera exclu, que tous les citoyens auront leur titre d’état civil. Mais, compte tenu du caractère hypersensible de cette question dans un pays qui a été, en 1989, le théâtre d’affrontements interethniques, le pouvoir n’a vraisemblablement pas encore convaincu.
La grogne s’est donc installée dans le pays, suivie des manifestations que la police a réprimées. Mais les manifestants ont réagi en s’attaquant aux biens publics et privés ainsi qu’aux forces de l’ordre qui ont tiré à balles réelles.
Actuellement, il y a une accalmie. Les autorités expliquent que les agents chargés du recensement «finiront, eux-mêmes, par chercher les citoyens non enregistrés pour leur demander de venir se faire enrôler», comme l’a indiqué Mrabih Bounena, directeur de l’Agence de recensement et des titres sécurisés. Des missions d’explication auraient également été confiées par le gouvernement à certains hauts responsables et élus originaires de la vallée du fleuve Sénégal, dans le sud de la Mauritanie, en vue d’apaiser les esprits dans cette région où les populations négro-mauritaniennes sont plus nombreuses. Ce serait, selon des analystes, une manière, pour le pouvoir, de lâcher du lest après l’usage de la force et l’accusation de forces étrangères d’être derrière les manifestations.
Des analystes admettent, en outre, que la lenteur des inscriptions ainsi que le déficit de communication et de sensibilisation ainsi que les questions maladroites posées par les agents chargés du recensement ont favorisé la grogne. Les Négros-Mauritaniens ont lancé plusieurs accusations d’injustice. «Touche pas à ma nationalité», un mouvement né dans la foulée du recensement, affirme que l’opération est discriminatoire et raciste. Son président, Birane Wane, s’élève avec véhémence contre le recensement, destiné, selon lui, à priver une partie de la population de sa nationalité. Mais, il rassure ses compatriotes arabes, soulignant que son mouvement ne les prend pas pour cible.
Wane a déclaré à IPS que la violence à Nouakchott est l’œuvre d’agents de sécurité en tenue civile. Il réfute l’accusation, par certains milieux maures, selon laquelle il serait parrainé par le Mossad – le service secret israélien. Il rejette également l’implication d’étrangers dans la contestation. Mamadou Sarr, du Forum national des associations des droits de l’Homme, a affirmé à IPS que l’opération est engagée sur des bases fausses et que les Noirs ne sont pas représentés dans les commissions de supervision du recensement. Pour Sarr, «demander le certificat de décès des parents, le nom du maire de telle ou telle commune ou la géographie d’une zone» relève de la provocation. Le journaliste indépendant Ahmed Jiddou déclare: «Au tamis des critères érigés pour séparer la souche mauritanienne originale des impuretés étrangères, très peu d’entre nous pourront passer». Il ajoute que les commissions sont pointilleuses sur tout soupçon de descendance étrangère et ont même déjà récusé des anciens ministres parmi la communauté arabo-berbère.
Jiddou déplore que les fiches du recensement ne prévoient que quatre cases seulement pour les ethnies – Arabe, Pular, Soninké et Ouolof – et ne prévoient pas une case «Autre» pour les métis et les citoyens naturalisés.
Fall Oumer, directeur du journal 'La Tribune', déplore, dans son éditorial du 3 octobre, un manque de communication autour de l’opération. Mais selon lui, il ne faut pas arrêter le recensement car les questions sécuritaires deviennent un enjeu majeur pour la Mauritanie qui est visée en premier lieu par AQMI (Al Qaeda au Maghreb islamique). Et le pays est également une destination pour la migration clandestine vers l’Europe et pour les trafiquants de drogues et d’armes.

