TUNISIE: Le pays toujours en mouvement un mois après la chute de Ben Ali

TUNIS, 14 fév (IPS) – Un mois après la chute du régime dictatorial de Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie, les révolutionnaires et l’opinion publique mettent toujours la pression sur le gouvernement de transition qui est très surveillé aussi bien dans ses actes que dans ses déclarations.

Par exemple, le nouveau ministre des Affaires étrangères, Ahmed Ounaïes, a été contraint de démissionner dimanche 13 février, pour avoir salué, au cours d’un voyage au début de ce mois en France, son homologue française, Michèle Alliot-Marie, comme «une amie de la Tunisie», alors que celle-ci était sommée, au même moment, de s'expliquer pour avoir voyagé gratuitement dans l’avion d'un homme d’affaires tunisien riche et proche du clan Ben Ali. Mais, pendant plus de deux semaines après la chute de Ben Ali, toute la Tunisie a défilé dans les rues de Tunis, la capitale: avocats, journalistes, artistes, policiers, éboueurs, femmes de ménages exploitées et homosexuels, pour respirer l’air de la liberté. «C’est l’euphorie révolutionnaire. Tout le monde voulait dire ce qu’il ne pouvait exprimer avant», déclare à IPS, Hichem Balti, un diplômé de l’enseignement supérieur toujours au chômage. La Tunisie venait de vivre la première révolte populaire lancée par les jeunes depuis fin décembre 2010 contre un régime arbitraire en Afrique et dans le monde arabe. Au total 219 personnes ont été tuées et 510 blessées pendant la répression des manifestations.

Mais, passée cette euphorie révolutionnaire, Tunis a repris peu à peu son rythme habituel. Les vendeurs à la sauvette, jadis chassés par la police municipale, ont réinvesti le centre-ville de la capitale sans être inquiétés. Les grandes surfaces ont rouvert leurs portes aux horaires habituels, avec l’allègement du couvre-feu de minuit à 4 heures du matin. Puis, les élèves et étudiants ont repris le chemin des classes. Dans le reste du pays, quelques foyers de tension révolutionnaire ou contre-révolutionnaire persistent encore, mais l’armée qui a rappelé les réservistes semble décidée à rétablir l’ordre. En étroite collaboration avec les forces de la police, nettoyée de ses éléments encore fidèles à l’ancien régime, l’armée a réussi, en un temps record, à améliorer le niveau de sécurité dans les grandes villes de ce pays d’Afrique du nord.

Le couvre-feu empêchant les services municipaux d’enlever les déchets, des citoyens se sont mobilisés pour nettoyer les rues en bas de leurs maisons ainsi que les artères centrales des grandes villes. Des peintres en bâtiment ont pris l’initiative, dans plusieurs localités, de repeindre gratuitement les postes de police incendiés durant la révolution pour permettre aux forces de l’ordre de s’y réinstaller rapidement. Selon un sondage d’opinion effectué par un cabinet d’études basé à Tunis, 98 pour cent des personnes sondées se déclarent "encore plus fiers d'être Tunisiens", 97 pour cent sont "prêts à faire beaucoup de sacrifices pour la Tunisie", et 92 pour cent sont "prêts à ne consommer que tunisien pour aider l'économie nationale" à reprendre. Par ailleurs, 91 pour cent des Tunisiens estiment que l'image de la Tunisie s'est améliorée au niveau international et 97 pour cent des d’entre eux sont optimistes pour l'avenir du pays.

Nouvel échiquier politique Le gouvernement intérimaire, toujours dirigé par Mohammed Ghannouchi, ancien Premier ministre de Ben Ali, semble faire l’objet d’un consensus relatif après avoir été obligé, sous la pression de la rue, de se défaire de ses membres jugés peu représentatifs de la rupture – souhaitée par le peuple – avec l’ancien régime. L’exclusion du ministre des Affaires étrangères Kamel Morgane, et du ministre de l’Intérieur Ahmed Friaa, a permis au gouvernement intérimaire de se forger une certaine crédibilité. «Nous restons prudents par rapport au gouvernement intérimaire dans sa nouvelle composition tout en lui donnant le temps de faire ses preuves», explique Mustafa Guigui, membre du bureau élargi de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) la puissante centrale syndicale et la seule capable de mobiliser et de jouer la carte de la rue, selon des analystes. Cette prudence caractérise la plupart des acteurs et des observateurs à l’égard du gouvernement de transition. «On ne voit pas vraiment le changement. On a sacrifié quelques ministres comme boucs émissaires, mais le gouvernement est toujours sous l’emprise des membres du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, parti de Ben Ali)», déclare Mokhtar Yahyaoui, un juge rebelle radié de la magistrature sous Ben Ali pour avoir critiqué la corruption du système judiciaire. Il ajoute : «On ne fait pas du neuf avec du vieux. Nous avons besoin d’un gouvernement plus crédible». Le gouvernement transitoire s’est empressé pourtant de rassurer les Tunisiens sur le caractère irréversible de ce changement en libérant tous les prisonniers politiques, en dédommageant les familles des victimes tuées ou blessées pendant la révolution et en reconnaissant de nouveaux partis politiques dont certains étaient en attente de légalisation depuis 20 ans. «Nous nous réjouissons de ce pas vers un vrai pluralisme politique. Ceci dit…, la légalisation ne peut pas être une fin en soi. Il faut que les partis soient consultés par le gouvernement transitoire. Pour le moment, c’est loin d’être le cas. Ben Ali est parti, mais son parti est resté», déplore, furieux, Abdlkader Zitouni, fondateur de TunisieVerte, un parti se réclamant du mouvement écologique. Son parti a été le premier à être légalisé alors que sa demande d’autorisation remonte à 2004. A l’époque, Ben Ali avait préféré lui barrer la route en créant un autre parti vert à ses ordres le «Parti vert pour le progrès». «Le gouvernement de transition n’a pas de baguette magique pour tout faire en un laps de temps. L’essentiel est que le processus démocratique soit respecté et que des mesures de relance de l’économie soit prises rapidement», a déclaré à IPS, pour sa part, Mounir Baatour, leader du nouveau Parti libéral tunisien (PLT). Au total six nouvelles formations politiques ont vu le jour sous le gouvernement transitoire. Une seule formation a été suspendue: le RCD de Ben Ali.