BRAZZAVILLE, 24 déc (IPS) – Au Congo Brazzaville, les Pygmées n'ont plus peur de défendre eux-mêmes leurs droits, d'autant qu'une loi sanctionnant les discriminations à leur égard devrait bientôt être enfin adoptée.
“Les peuples autochtones… déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel”, selon la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée en 2007. Pour les Pygmées aka du Congo Brazzaville, défendus jusque-là par des organisations non gouvernementales (ONG) internationales et nationales, cette déclaration a été un détonateur. “Ce texte nous a encouragés à créer nos associations pour mieux défendre nos droits”, explique Franck, un étudiant pygmée aka à la Faculté de droit de Brazzaville et secrétaire général de l'Association case des minorités ethniques des peuples autochtones (ACMEPA). Sorel Eta, coordonnateur de l'association Regard aux Pygmées, estime lui aussi qu'aujourd'hui, les Aka ont pris conscience de leurs droits.
Les Pygmées constituent 10 pour cent environ de la population congolaise. Ils sont présents dans toutes les régions du pays. Guy Ngoma, président de l'ACMEPA, souligne les changements visibles en peu de temps : “Je suis en face de vous, un journaliste. Je m'exprime en français. Avant, je ne pouvais pas vous approcher”. Au quotidien, les différentes associations encouragent leurs membres à envoyer leurs enfants à l'école et à ne plus vivre en forêt pour montrer aux Bantous qu'eux aussi réfléchissent et ont les mêmes droits. Les ONG de Pygmées appliquent à elles-mêmes cette ouverture. En 2011, certaines d'entre elles projettent d'implanter des antennes dans tous les départements du pays et sont, au même titre que des associations bantoues, affiliées à la Convention nationale des associations et ONG de développement et d'environnement du Congo (CONADEC). Elles ont par ailleurs fait des propositions, avec des ONG de défense des droits de l'Homme, pour l'élaboration d'un projet de loi. Une loi très attendue “En 2004, l'Observatoire congolais des droits de l'Homme (OCDH) a publié un rapport tirant la sonnette d'alarme sur la marginalisation, la discrimination, les abus et le non-accès aux différents services sociaux de base. Résultat : le ministère de la Justice et des Droits humains a initié un projet de loi pour la protection des Pygmées en 2005”, rappelle Rock Nzobo, responsable des programmes à l'OCDH. Les consultations se sont multipliées depuis au niveau des peuples autochtones. Un comité de rédaction a ensuite été mis en place et le projet de loi a été amendé deux fois. Fin 2009, il a enfin été adopté par le Conseil des ministres et transmis au Parlement. Simon William M'viboudoulou, magistrat, directeur des affaires juridiques internationales au ministère de la Justice et des Droits humains, insiste sur le côté progressiste de ce texte qui prévoit des amendes de 50.000 à 250.000 francs CFA (entre 75 et 380 euros) en cas de discrimination avérée (exploitation, maltraitance, refus de soins, injures…) Le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, James Anaya, au terme de sa visite au Congo Brazzaville, le 29 octobre 2010, a félicité le gouvernement congolais pour cette loi qui sera, selon lui, parmi les premières du genre en Afrique. Mais, le combat contre les discriminations sera dur à mener. Anaya s'en est rendu compte sur le terrain : “J'ai constaté de mes propres yeux que les peuples autochtones au Congo vivent dans des conditions de marginalisation extrême. Beaucoup vivent dans les campements à la périphérie des villages et ne disposent pas de logement adéquat ou d'accès aux services sociaux de base. Ils sont victimes de comportements discriminatoires profondément enracinés”. “Des personnes comme nous” “Les Bantous nous font travailler à longueur de journée pour 500 ou 1.000 FCFA (entre 0,75 ou 1,5 euro)”, témoigne Daniel Kanga (nom d’emprunt), originaire d'Impfondo (nord du pays), rencontré au Centre culturel français de Brazzaville en novembre dernier. Prospère, de la même localité, confirme : “Lorsque nous ne finissons pas leur travail, ils nous menacent sans que personne n'intervienne. Ils disent que nous sommes leurs esclaves”. Pour l'OCDH, resté en contact avec des Aka qu'il a notamment formés à collecter des informations, gérer une structure ou faire un plaidoyer au sein de leur propre communauté, le projet de loi énoncera des principes. Au législateur ensuite d'en informer les citoyens et de veiller à l'application de la loi.
Selon Nzobo, “ce processus va contribuer à renforcer leur protection”. Pour sa part, M'viboudoulou estime que ce projet de loi sera prêt en 2011 et constituera alors une avancée majeure “pour que nous reconnaissions tous que les Pygmées sont des personnes comme nous qui jouissent des mêmes droits”.
*(Jean Thibaut Ngoyi est journaliste pour Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS).

