LE CAP, 24 juil (IPS) – L’intérêt de la Chine en l’Afrique est souvent décrit simplement comme celui d'une puissance économique émergente recherchant des ressources naturelles. Deborah Brautigam estime que cette représentation ignore toute la complexité des relations d'affaires entre la Chine et le continent.
Deborah Brautigam, auteur du livre intitulé 'The Dragon's Gift: the Real Story of China in Africa' (Le cadeau du dragon: La véritable histoire de la Chine en Afrique), croit que contrairement à l'Europe et aux Etats-Unis, la Chine voit aussi l'Afrique comme un marché important. En même que dominent les exportations de biens de consommation vers l'Afrique, les entreprises chinoises sont en train d’explorer la fabrication et la construction d'infrastructures à travers le continent, et parviennent avec des moyens novateurs à en profiter et payer pour cela. Se confiant à IPS au cours d'une récente visite en Afrique du Sud, Brautigam a déclaré que les gouvernements africains, les propriétaires de grandes et petites entreprises, ainsi que la société civile devront rester vigilants pour en profiter. Voici des extraits de l'entretien. Q: Parlons du récent contrat de construction de raffineries au Nigeria: en quoi cela illustre-t-il ce que vous avez appelé “prêts assurés par des ressources pour la construction des infrastructures” par la Chine en Afrique? R: Tout d'abord, c'était seulement un protocole d'accord. La chose essentielle à regarder, c’est là où se trouve le financement. Il n'y a aucun financement mentionné dans cet accord [de mai]. [En juillet, quelques détails de financement d'une première raffinerie ont été obtenus]. Je pense que ce sera très intéressant qu’une banque chinoise finance un projet d’environ 20 milliards de dollars au Nigeria parce que, oui, le Nigeria est beaucoup plus stable que la République démocratique du Congo (RDC), mais les projets en RDC sont beaucoup plus petits. Je pense qu'ils seraient beaucoup plus intelligents de commencer par une raffinerie de pétrole et de voir comment les choses vont. Actuellement, 85 pour cent des produits pétroliers consommés au Nigeria sont importés et le pays exporte du pétrole brut, alors c'est vraiment une mauvaise situation. Mais, la raison pour laquelle la situation se présente ainsi est politique. Peu de gens au sommet bénéficient du fait d’avoir un certain contrôle sur les produits pétroliers importés, et ils ne veulent pas que les choses changent. C'est donc un défi pour ce marché d'être conclu. Q: Quels sont les forces et faiblesses de l’implication de la Chine au Nigeria? R: Le Nigeria est un pays où il y a eu beaucoup de discussions pour faire ces prêts assurés par des ressources pour la construction des infrastructures. Ma compréhension est que c’est le gouvernement nigérian qui a eu cette idée. Peut-être a-t-il regardé vers l'Angola et quelques-unes des choses que les Chinois faisaient là-bas. Il a proposé cela aux Chinois, aux Indiens, aux Coréens: ainsi nombre de sociétés différentes et gouvernements asiatiques ont obtenu une proposition selon laquelle ils font des commerces soutenus par le pétrole, en obtenant l'accès à des concessions dans le Delta du Niger et en retour, ils pourraient réaliser les projets de construction d'infrastructures. C’est un autre type de marché qu’en RDC et en Angola. Parce qu’en Angola, le pétrole est pompé et vous pouvez assurer des prêts avec le pétrole qui est déjà en train d’être exporté. Au Nigeria, vous pouvez obtenir une concession, mais il n'y a aucune garantie que vous allez vraiment avoir du pétrole là-bas et bien sûr, il y a des dépenses. En RDC, les Chinois se sont assurés qu'ils ont mis dans le contrat que la concession de cuivre devait être évaluée afin qu'ils puissent être sûrs qu'il y avait suffisamment de cuivre là-bas, et un cuivre qui pourrait être exploité à un prix rentable. Q: Qu’est-ce qu’il y a dedans pour la Chine à la fin? Pourquoi s'impliquer dans des contrats complexes et risqués? A: Je pense qu'il est utile de regarder la relation de la Chine avec l'Afrique comme faisant partie de sa stratégie de dominer le monde. Il est question que la Chine s’implique dans la mondialisation. Vous pouvez appeler cela du néo-colonialisme, de l’impérialisme, mais la mondialisation vise à faire monter l'échelle, il s'agit de devenir une puissance économique mondiale et ainsi, la Chine considère l'Afrique comme un partenaire pour cela. Alors, qu'est-ce que les différentes parties de l’Afrique fournissent à leur partenariat? Ce qu'elles fournissent en grande partie, ce sont des matières premières; mais l'autre côté de cela est que [l’Afrique est] un marché énorme. L'Occident a été globalement concurrencé ou elle a abandonné des marchés africains, mais ces marchés sont énormes. La Chine est le seul plus grand exportateur vers toute l'Afrique. Les Chinois regardent l'Afrique d'une manière différente. L'Occident considère l'Afrique comme un continent où il y a la guerre, des maladies, le chaos et des choses terribles et un endroit pour lequel il faut avoir pitié. Les Chinois voient l'Afrique comme un endroit où il y a des consommateurs et des partenaires d'affaires et c'est une image très différente. Q: Les produits et les détaillants chinois sont très visibles sur les marchés africains. Quel est leur rôle dans les économies de l'Afrique? R: Les commerçants chinois jouent deux rôles. Côté négatif, ils rivalisent avec d'autres commerçants. En Tanzanie par exemple, les commerçants chinois s’assoient sur le trottoir à côté des commerçants tanzaniens et exposent leurs arachides, s'exprimant en swahili, demandant aux clients de venir acheter leurs arachides. Et ceci est arrivé dans beaucoup de pays. A voir un Chinois là… les gens ne sont pas contents et il en est de même dans les petits magasins. Cela présente trop de concurrence pour les commerçants locaux qui peuvent ne pas vouloir que quelqu'un vienne parler leur langue en vendant tout près d'eux. De l’autre côté, les commerçants chinois sont en train de créer davantage d'opportunités pour les consommateurs. Ils apportent des choses moins coûteuses. Parfois, la qualité n'est pas bonne, mais souvent, la qualité est bonne et les consommateurs connaissent les commerçants en qui ils ont confiance. Il y a eu des recherches très intéressantes sur la façon dont les Africains réagissent à ces genres de produits. Il y a eu un problème de reproduction – ceci n'est pas tellement important au niveau des commerçants, mais les Chinois en provenance de Chine, et qui apportent des tissus africains en Chine, les reproduisent là-bas à un prix plus bas et les ramènent en Afrique pour être vendus. Q: Quel rôle les gouvernements, la société civile et les entreprises devraient-ils jouer pour profiter au maximum des opportunités offertes par la Chine? R: Pour les gouvernements africains, il est très intéressant d'apprendre davantage sur les choses que les Chinois ont faites pour se sortir de la pauvreté. Pas pour copier leurs politiques, mais examiner et adapter leur programme d'expérimentation et essayer de nouvelles choses. Il y a beaucoup de choses que nous pouvons apprendre de ce que les Chinois ont fait au cours des années passées. Je pense donc que pour les gouvernements africains, ils ont également un autre type de partenaire et ils peuvent utiliser cela comme levier pour l'espace politique. Les gouvernements africains, au cours des deux dernières décennies, n'ont pas eu assez d'espace politique parce qu'ils ont été soumis à des conditionnalités. Il ne s'agit pas seulement de la gouvernance, mais des politiques économiques. Ce que les Chinois disent, c’est qu'il y a plusieurs manières différentes de se développer et cela ne doit pas du tout être par un consensus de Washington. Les gens qui font des affaires ont de nouveaux partenaires. Bon nombre de commerçants africains vont en Chine et achètent des produits et services chinois et les ramènent. Ce qui se passe dans certaines parties de l'Afrique, c’est que des commerçants continuent de se rendre en Chine et de regarder leurs usines puis déclarent: Ce n'est pas difficile à faire. Et ils sollicitent l'assistance technique chinoise pour les aider à mettre en place des usines – J'ai vu cela se produire au Nigeria par exemple. Pour la société civile, ce qui sera utile est que si elle peut apprendre autant que possible sur ce que les Chinois font – tant les choses négatives que positives. Comme avec tout nouveau partenaire, ils ont besoin de s’assurer que le partenaire reste vigilant. Ils veulent faire pression pour une plus grande transparence, ils veulent que leur gouvernement divulgue des informations, ils veulent avoir des chiffres: quelle est la quantité de l’aide dont nous bénéficions, quel est le montant des investissements que nous recevons, quelle est la taille du commerce que nous faisons, combien de produits d'exportation, avons-nous de dette, pouvons-nous la rembourser? C'est ce qu’une société démocratique est en droit de savoir et c'est le rôle de la société civile. Puis également la promotion et l'application des normes. Je pense qu’elle fait un bon travail, mais elle peut faire mieux.

