LOM, 6 Nov. (IPS) – Sur la route principale qui mène vers la
frontière avec
le Burkina Faso, dans le Nord du Togo, les routiers et autres
usagers ont
constaté avec satisfaction un grand changement : les nombreux
gendarmes et
policiers chargés du contrôle des pièces des véhicules de
transport en
commun ont disparu.
Le même constat a été fait sur la route qui relie Lomé à
Hillacondji, la
frontière avec le Bénin et sur toutes les autres artères de la
ville de
Lomé, la capitale de ce pays de l'Afrique de l'ouest.
La nouveauté est arrivée grâce à une décision du gouvernement de
supprimer
les différents contrôles routiers qui entravent la libre
circulation dans
le pays et entre les Etats voisins, membres de la Communauté
Economique des
Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO).
Cette décision avait été rendue publique le 21 octobre dernier,
par le
Secrétaire d'Etat chargé de la sécurité, le Général Akawilou
Sizing Walla.
"Le gouvernement togolais a supprimé pour compter du 23 octobre
1998, les
différents contrôles routiers opérés par les forces de l'ordre
(police et
gendarmerie) sur toute l'étendue du territoire national. Les
points encore
maintenus le sont en vue d'assurer les fouilles de sécurité", a
dit Akawilou.
"Le gouvernement compte sur les syndicats de transporteurs pour
amener
leurs adhérents et les usagers de la route à respecter dans
l'intérêt de
tous, les dispositions du code de la route et les consignes de
sécurité",
a-t-il ajouté.
Le gouvernement a aussi invité "la population qui a un rôle de
premier plan
à jouer, à contribuer par son civisme au succès de cette nouvelle
expérience pilote de gestion de la sécurité routière au sein des
pays de la
CEDEAO".
La CEDEAO regroupe 16 Etats de l'Afrique de l'ouest. Six d'entre
eux, à
savoir le Togo, le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Nigeria
et le
Burkina Faso, sont accessibles par la route, grâce à un réseau
routier
commun performant.
Les autres Etats de la CEDEAO sont la Mauritanie, le Sénégal, le
Cap Vert,
le Liberia, la Sierra Leone, la Guinée Conakry, le Niger, le
Mali, la
Gambie et la Guinée Bissau.
Cependant, les routiers de ces pays ont souvent fustigé les
rackets et les
rançonnements auxquels ils font face sur le réseau.
Le Togo est le premier Etat de la sous région à bannir les
contrôles routiers.
En Côte d'Ivoire, les incidents meurtriers entre les chauffeurs de
taxi et
la police ont poussé les autorités à réduire le nombre de
barrages.
La décision togolaise de supprimer les contrôles routiers met fin
à des
rackets opérés tous les jours sur les transporteurs par les forces
de
l'ordre. Ces agents préposés aux contrôles routiers se sont
transformés en
vulgaires individus vénaux qui se livrent sans vergogne à
l'extorsion de
fonds auprès des usagers de la route.
"La police routière prend 1000 F CFA, les policiers 500 F, les
gendarmes
aussi 500 F. Tout cela fait beaucoup. Si je fais un seul voyage
aller sur
Sokodé (une localité togolaise), je dois débourser toujours au
moins 8000 F
CFplus 10 000 F pour l'ensemble des postes de contrôle. Tout ça va
dans
leur poche. Ce n'est pas sérieux car à la fin du mois, ils sont en
plus
payés", affirme Ismael Foudou, conducteur de minibus à Lomé.
Il indique que cette décision est la bienvenue pour mettre fin à
cette
entrave à la circulation des personnes et des biens.
Sa satisfaction est partagée par d'autres usagers de la route.
"Maintenant nous pouvons respirer. Les autorités nous ont enfin
compris,
ils ont compris notre misère et notre désarroi. Nous n'avons
jamais compris
cette situation de fait. On travaillait pour deux patrons : le
propriétaire
du véhicule et les forces de l'ordre. C'est à eux qu'on verse tous
les jours
les recettes. C'est fini, nous pouvons vivre réellement de notre
métier",
jubile Latifou Issiaka, ancien étudiant en anglais devenu
conducteur de bus.
Alphonse Mawuena, chauffeur de taxi à Lomé, est du même avis.
"Avant, on pouvait croire que nous devions travailler pour
nourrir ces
policiers et gendarmes qui nous malmènent sur les routes. Ils
pensent que
c'est leur droit de nous racketter", affirme-t-il.
D'autres observateurs très sceptiques quant à la bonne application
de cette
mesure, attendent de voir le comportement des chauffeurs avant de
se situer.
Avec l'entrée en vigueur de cette mesure, certains s'attendent à
une
amélioration des conditions de transport dans le pays.
"Si on pouvait voyager à quatre sur des sièges réservés à 3
personnes ou
même être 15 dans un véhicule de 9 places, maintenant je crois
qu'il nous
revient à nous les passagers de mettre la pression sur les
transporteurs
afin de voyager dans de bonnes conditions. Rien ne peut justifier
les
surcharges actuellement", juge Amina Arimiaou, commerçante à la
gare
routière de Lomé.
Selon elle, les surcharges sont pratiquées par les transporteurs
pour
compenser les manques à gagner causés par les rançonnements des
policiers.
D'autres, comme Hélène Nyuadzi, professeur de collège, pensent que
l'interdiction des contrôles ne suffit pas. Pour elle, le
gouvernement doit
pouvoir créer au niveau national une commission pour contrôler
l'action des
acteurs impliqués dans le contrôle routier.
"On ne doit pas laisser le contrôle aux seuls syndicats de
routiers. Il
faut nécessairement contrôler leur action. C'est à ce seul prix
que la
sécurité peut être garantie. Sinon les passagers seront pris en
otage par la
caste des transporteurs", indique Nyuadzi.
Michel Eklu, juriste de formation, préconise plus d'ouverture vers
une
sensibilisation et l'institution de contrôles mixtes.
"Pour extirper la gangrène des contrôles routiers intempestifs
qui sont
autant d'occasions pour les agents d'extorquer des fonds, il va
falloir
commencer par une grande sensibilisation des conducteurs, des
préposés et
des syndicats", dit-il.
" On peut ensuite mettre en place des brigades de contrôles
mixtes,
composées d'agents de forces de l'ordre et de syndicats. Cela
tempérera les
ardeurs des uns et des autres et leur propension à se livrer au
racket",
estime-t-il.

