DEVELOPPEMENT-NIGER: Vente spéciale de produits alimentaires et frustrations

NIAMEY, 12 sep (IPS) – “C'est injuste! J'ai passé plus de trois heures dans la file et on refuse de me vendre du riz parce que je n'ai pas un livret de famille”, proteste, Saley Gnandou, la cinquantaine, le visage froissé par la déception, cette semaine à un site de vente spéciale de produits alimentaires à Niamey, la capitale du Niger.

Pour protéger les populations démunies contre la hausse généralisée des prix des produits de grande consommation pendant le mois de Ramadan, le gouvernement nigérien a lancé opération de vente de riz et de sucre à prix étudiés, qui a officiellement débuté depuis la fin du mois dernier, sur toute l'étendue du territoire. Mais les produits ne sont vendus qu'à ceux qui présentent un livret de famille comportant les noms de tous les membres de la famille, la carte de famille qui se délivre sur présentation du certificat de mariage, ou encore la dernière carte de recensement.

“Comment peut-on douter de mon statut de chef de famille parce que tout simplement je n'ai pas de livret? J'ai deux femmes et huit enfants à ma charge, ici, à Niamey”, ajoute Gnandou.

“Si vraiment c'est pour aider les pauvres pendant ce mois de Ramadan, on n'exigerait pas la présentation d'un livret de famille ou de la dernière carte de recensement pour l'achat du riz et du sucre”, renchérit Hama Alzouma, un autre client insatisfait.

Depuis le début de ce mois, de nombreux clients ont été refoulés pour manque de livret de famille ou de la carte de recensement, au niveau du site de vente de l'école publique Château 9, au quartier Sabongari de Niamey, a constaté IPS.

Selon Halidou Badjé, ministre nigérien du Commerce, de l'Industrie et de la Normalisation, l'opération est initiée, à travers l'Office des produits vivriers du Niger (OPVN), avec 3.000 tonnes de riz et 3.000 tonnes de sucre, pour un coût total de 3,5 milliards de francs CFA (environ 7,9 millions de dollars).

“Ces produits sont vendus en détail, dans les 265 communes du Niger, à 13.000 FCFA (environ 29,5 dollars) le sac de riz de 50 kg et 13.000 FCFA le carton de 25 kg de sucre”, affirme à IPS, Abdourahamane Tayya, un membre du Comité technique de concertation, de suivi et d'évaluation du désarmement tarifaire sur les produits importés, créé auprès du ministère du Commerce, à Niamey.

Mais Tayya précise que le sucre est vendu en détail, par emballage de 5 kg à 2.600 FCFA (environ 5,9 dollars), soit le paquet à 520 FCFA (environ 1,18 dollar). “De même, il ne sera pas vendu plus d'un sac de riz à un chef de famille”, ajoute-t-il.

“Sur le marché, le sac de riz de 50 kg de la même qualité, c'est-à-dire 5 pour cent de brisures, coûte actuellement 21.000 FCFA (47,7 dollars), et le carton de sucre environ 19.000 FCFA (43 dollars)”, indique à IPS, Mamane Nouri, président de l'Association nigérienne de défense des droits des consommateurs, basée à Niamey. Pour Nouri, cette opération est salutaire car elle permet aux petites et moyennes bourses d'accéder au riz et au sucre qui sont des produits alimentaires très prisés pendant ce mois de Ramadan.

Mais l'achat des produits se fait sur présentation de la carte de famille ou du livret de famille, ou encore de la dernière carte de recensement. Hormis ces trois documents, aucune autre pièce d'état civil n'est valable, a constaté IPS.

“Nous avons ciblé ces trois documents uniquement pour nous assurer que les bénéficiaires sont effectivement des chefs de famille et éviter ainsi la fraude”, explique Tayya.

A propos de la fraude, les commerçants nigériens, par la voix de leur président, Chaibou Seydou Maïga, a rassuré l'opinion qu'ils ne feront pas obstacle à la bonne réussite de l'opération. “Avec ces documents, vous ne pourrez acheter que dans votre commune, et une seule fois puisque le document est systématiquement coché pour empêcher son détenteur de se présenter dans un autre site de vente de la commune”.

Nouri trouve judicieux cette formule, estimant qu'avec les autres pièces d'état civil, il est difficile de contrôler efficacement l'opération.

Mais cet avis n'est pas partagé par Mamane Hamissou du Collectif de la société civile nigérienne, basé à Niamey, qui dénonce “une opération de charme à travers laquelle de nombreux chefs de famille sont exclus”.

“En ville, beaucoup de chefs de famille, par négligence, ne disposent pas des documents qu'on exige pour acheter le riz et le sucre”, souligne Abdoulaye Halidou, un agent de l'Etat.

“La mise en œuvre de l'opération a démontré justement que ce sont les moins nantis qui détiennent les documents exigés”, rétorque Nouri.

Selon les techniciens de l'OPVN, les 3.000 tonnes de riz et 3.000 tonnes de sucre ont été équitablement réparties entre les huit régions de ce pays sahélien d'Afrique de l'ouest.

“Niamey et les sept autres régions ont bénéficié chacune de 266 tonnes de riz et 266 tonnes de sucre, et chacune des cinq communes Niamey a reçu 53,2 tonnes de riz et 53,2 de sucre”, affirme à IPS, Nourou Manzo, coordonnateur de l'opération dans la commune de Niamey II.

Selon lui, les 53,2 tonnes de riz mises à la disposition de sa commune étaient totalement épuisées dès la première semaine de septembre. Et pour le sucre, il ne restait que quelques cartons.

Djamila Boureïma, une veuve de 48 ans, bénéficiaire de l'opération, est satisfaite de cette initiative au profit des populations à faible revenu. “Grâce à cette opération, j'ai pu me procurer du riz et du sucre pour affronter dans des conditions acceptables ce mois de jeûne au cours duquel les prix flambent”, déclare-t-elle à IPS. Selon Tayya, cette formule a été proposée après l'échec de la première opération initiée par le gouvernement, en collaboration avec les commerçants et la société civile, pour lutter contre la flambée du prix du riz. Cette première opération s'était traduite par un désarmement tarifaire sur les produits importés, de mars à juin 2008.

“Le gouvernement avait en effet supprimé les droits de douanes sur le riz importé comportant 25 pour cent de brisures pour permettre aux commerçants de le commander en quantité et de le vendre moins cher”, explique-t-il à IPS.

Malheureusement, ajoute Tayya, les clauses du contrat n'ont pas été respectées par les commerçants sur toute la période, occasionnant ainsi une perte de recettes fiscales d'environ trois milliards de FCFA (environ 6,8 millions de dollars) à l'Etat nigérien.