CORRUPTION-COTE D'IVOIRE: Opération "mains propres" dans la filière café-cacao

ABIDJAN, 21 juin (IPS) – Le président du conseil de gestion du Fonds de développement des producteurs de café-cacao, Henri Amouzou et deux de ses collaborateurs ont passé leur deuxième nuit jeudi en prison à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Le même jour, Lucien Tapé, responsable du conseil de gestion de la Bourse de café-cacao y passait sa première nuit.

Selon le procureur de la République, Raymond Tchimou, ces personnes ont été arrêtées pour “détournement de fonds, abus de confiance, abus de biens sociaux, escroquerie, faux et usage de faux en écriture privée de banque ou de commerce” dans la filière café-cacao. Une vingtaine d'autres personnes ont été inculpées et pourraient connaître le même sort, a-t-il ajouté devant des journalistes.

Les poursuites judiciaires contre les principaux acteurs de la filière café-cacao interviennent quelques jours après la décision du chef de l'Etat ivoirien, Laurent Gbagbo de mener une vase croisade contre la corruption, les détournements de fonds et le racket dans ce pays d'Afrique de l'ouest.

“Les faits reprochés aux mis en cause sont d'une extrême gravité”, indique à IPS, François Amon, avocat à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “Dans cette affaire, l'on ne retrouve pas de traces d'importantes sommes d'argent sorties des structures de gestion. Si les faits reprochés aux inculpés sont avérés, la condamnation ne tardera pas lors du procès”, affirme-t-il.

Interdits de plaidoyer au moment de l'arrestation de leurs clients, les avocats des mis en cause n'ont fait, pour l'instant, aucune déclaration publique.

Honorant une promesse de campagne alors qu'il était dans l'opposition, le président Gbagbo avait décidé de libéraliser la filière café-cacao, au lendemain de son élection en octobre 2000. Il avait accordé aux producteurs le droit de gestion afin que ceux-ci jouissent directement du “fruit de leurs efforts”.

Mais, une pléthore de structures de gestion a été mise sur pied par les producteurs, notamment le Fonds de développement café-cacao (FDPCC), le Fonds de régulation café-cacao (FRC), la Bourse café-cacao (BCC)… en majorité dirigée par des personnes proches du pouvoir en place.

Six ans après, les producteurs commençaient à contester la “mauvaise” gestion de leurs structures. En 2006, 100 milliards de francs CFA (environ 238 millions de dollars) avaient été détournés, alors que cet argent devait servir à l'achat d'une usine de chocolat à Fulton, aux Etats-Unis, selon un audit réalisé en octobre 2007 dans la filière, à la demande du chef de l'Etat et dont les conclusions ont été déposées récemment.

Alors, plusieurs manifestations avaient eu lieu dans les zones productrices de café et de cacao, marquées par la mise à feu de plusieurs tonnes de cacao et de café par certains producteurs pour exprimer leur mécontentement. Pendant ce temps, d'autres producteurs écoulaient leurs récoltes vers des pays voisins comme le Ghana et le Mali, à cause de la mauvaise gestion des structures qui ne leur assurait pas un bon revenu, et de la chute du prix d'achat. “La Côte d'Ivoire était menacée de perdre sa place de premier producteur mondial de cacao”, explique Marc Saumon, expert européen en négoce, en poste à Abidjan depuis trois ans. “Il était de plus en constaté une forte production des pays voisins, dont certains n'étaient pas producteurs de ce cacao”, ajoute-t-il à IPS. “L'assainissement dans le milieu est nécessaire pour permettre aux populations de bénéficier des revenus de cette filière”.

Selon les statistiques disponibles à la BCC, la Côte d'Ivoire a produit 1,1 million de tonnes de cacao en 2006, contre 1,4 million de tonnes en 2002, soit une baisse de 300.000 tonnes. En 2007, le pays a produit 950.000 tonnes.

Mais pour Afissa Bamba, avocate à la retraire, “l'Etat pourrait se retrouver dans un dilemme dans cette affaire. Au plus fort de la crise, l'argent de cette filière a servi à l'achat d'armes pour l'armée régulière. Ce sont des faits qui ont été clamés haut et fort dans les médias. Si cet élément est ajouté au dossier, nous aurons un cocktail explosif”, soutient-elle devant IPS.

“Je dirais même que le président Gbagbo joue quelque peu sa crédibilité et son avenir politique”, affirme à IPS, Hervé N'Kamé, un analyste politique. “Depuis son avènement (au pouvoir), la société (ivoirienne) a connu un développement de magouilles et de malversations par des personnes très proches de lui. S'il (Gbagbo) décide de les combattre, cela peut l'impliquer et l'emporter aussi, en dépit de sa bonne volonté”, souligne N'Kamé à IPS.

“En quelques années”, explique N'Kamé, “l'on a découvert de nouveaux-riches qui se construisaient des châteaux ou s'offraient des voitures de luxe. C'était devenu frustrant pour le peuple”.

Michel Yobouët, coordonnateur national de l'organisation non gouvernementale de lutte contre la corruption 'Publiez ce que vous payez', salue l'opération “mains propres” dans la filière café-cacao. “Alors que ces revenus doivent servir à réduire la paupérisation de la population, ce sont des individus qui en profitaient seuls”, déplore-t-il à IPS. Selon lui, la population a le droit de “savoir à quelles fins a servi l'argent du café et du cacao détourné, et que justice soit faite pour punir les coupables”.

Première productrice mondiale de cacao, la Côte d'Ivoire dispose d'une filière café-cacao qui représente, à elle seule, près de 10 pour cent de son produit intérieur brut (PIB) et 40 pour cent de ses exportations. La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis le 19 septembre 2002, des ex-soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Après plus de cinq ans de conflit, le pays semble amorcer une marche vers la tenue d'une élection présidentielle fixée au 30 novembre de cette année.