BRUXELLES, 26 mai (IPS) – La France, qui assurera la prochaine présidence tournante de l'Union européenne (UE), souhaite que l'Europe témoigne plus de flexibilité dans le cadre des négociations en vue de la conclusion d'accords commerciaux avec l'Afrique.
La Commission européenne soutient que les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) doivent supprimer au moins 80 pour cent de leurs tarifs douaniers à l'importation dans la période de 15 ans qui suit les Accords de partenariat économique (APE), qui sont actuellement en négociation. Pendant que la Commission européenne mène ces négociations au nom des 27 pays membres, la France voudrait que la libéralisation du commerce soit moins étendue et que son accomplissement puisse être prolongé dans le temps. Des officiels du gouvernement français auraient récemment pris contact avec des responsables de la Commission européenne afin de leur demander de porter davantage attention aux préoccupations de l'Afrique, a appris IPS de bonne source à Bruxelles. Pour la France, qui assurera pour six mois la présidence de l'UE à partir de juillet, l'insécurité provoquée par la hausse des prix des denrées alimentaires dans de nombreux pays pauvres, nécessite une attention particulière aux questions liées à l'alimentation et à l'agriculture dans les APE. Bien que la France ait toujours défendu avec vigueur les subventions agricoles accordées à ses producteurs, Paris estime à présent qu'une concurrence inégale entre les produits subventionnés importés et les denrées qui sont produites localement devrait être évitée en Afrique. L'importation de denrées bon marché peut être bénéfique pour les consommateurs des grandes villes, affirment certains officiels français, mais elle peut également avoir des conséquences désastreuses sur l'agriculture africaine, qui n'est généralement pas soutenue par les Etats. Tout en prônant plus de flexibilité, Paris voudrait également permettre à l'Afrique de renforcer les capacités de son agriculture, en fournissant, par exemple, des aides et des formations à ses producteurs, en leur permettant d'avoir accès au crédit ou en leur fournissant des systèmes d'irrigation dans les zones les plus exposées à la sécheresse. Les 27 Etats membres et la Commission européenne ont promis deux milliards d'euros (2,75 milliards de dollars) “d'aide commerciale annuelle” aux pays pauvres d'ici à 2010. Le gouvernement français a également chargé la députée Christiane Taubira d'une mission sur les APE. L'objectif du rapport qu'elle devra remettre à la mi-juin est notamment d'analyser comment les Accords de partenariat économique pourront contribuer à promouvoir les liens régionaux en Afrique. A plusieurs reprises, des gouvernements africains ont critiqué les premiers APE conclus tard à la fin de l'année dernière sur une base individuelle, parce qu'ils compromettaient les efforts de coopération régionale et économique en Afrique. Récemment, le ministre sénégalais du Commerce, Mamadou Diop, a remis cette critique sur la table des négociations à Bruxelles, en demandant à ses partenaires africains de faire preuve d'unité. “Nous venons à Bruxelles et nous sommes plus de 80 ministres africains à avoir des rencontres individuelles avec des responsables européens à propos des mêmes thématiques”, a-t-il expliqué. “Comment progresser face à une telle attitude?”. Des militants de la lutte contre la pauvreté ont accueilli avec satisfaction la prise de position française. “La France tente enfin de répondre aux causes de la crise alimentaire : des règles commerciales qui ne sont pas équitables”, souligne Jean-Denis Crola, membre d'Oxfam France. “Le fond du problème est lié aux relations commerciales entre l'UE et les pays ACP”, a-t-il ajouté. Mais, pour le commissaire européen en charge du commerce, Peter Mandelson, la réduction de 80 pour cent des tarifs douaniers reste nécessaire afin de respecter les règles au sujet des accords commerciaux entre les pays riches et les pays pauvres, telles qu'elles sont établies par l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans une opinion publiée le 22 mai dans le journal 'International Herald Tribune', Mandelson déclarait : “Malgré ce qui est souvent caricaturé, les pays industrialisés ne sont pas les plus protecteurs vis-à-vis de leur marché agricole, mais davantage parmi les pays en développement”. “Parfois, ces tarifs protègent des agriculteurs pour lesquels cette activité est un moyen de subsistance, mais souvent, ils entravent la création d'un marché agricole régional qui pourrait entraîner plus de rendement et de productivité”. Pour Marc Maes, spécialiste des questions agricoles pour 11.11.11, la coupole d'associations belges qui luttent contre la pauvreté, le point de vue adopté par le commissaire européen vis-à-vis des pays pauvres est souvent incompréhensible. Les Accords de partenariat économique ne devraient pas entrer en vigueur tant qu'une étude menée par des organismes indépendants des institutions européennes n'auront étudié leurs implications pour ces pays, estime-t-il.
En tout, 78 pays du groupe ACP sont concernés par ces négociations commerciales avec l'UE. Jusqu'à présent, 35 d'entre eux ont conclu un APE avec la Commission européenne. Dans la plupart des cas, l'accord signé est considéré comme un “accord intérimaire” que la commission souhaite transformer en véritable “paquet de mesures de libéralisation du commerce”. Pour Grégoire Thery, de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), “il faut prendre en compte et analyser les effets qu'auront ces APE sur les capacités de l'Afrique à pouvoir nourrir ses propres citoyens”. “Il n'y a, pour l'instant, aucun examen approfondi de cette question et on ne s'est pas intéressé de savoir à quel point ces APE risquaient de mettre en péril des droits élémentaires des individus au regard du droit international”, dit-il. “Les gouvernements européens sont tenus de respecter le droit à l'alimentation, la lutte contre la faim et le droit au développement économique. Ces droits seront violés si de nombreux petits agriculteurs doivent abandonner leur activité et ne sont plus en mesure de subvenir aux besoins de leur famille parce qu'ils ne peuvent pas concurrencer les produits importés et subventionnés”, ajoute-t-il. “L'Europe a l'obligation de prouver que les accords commerciaux ne mèneront pas au déni de ces droits humains”, estime Thery. “Et ça, l'Europe ne peut pas nous le prouver, parce qu'elle n'a pas les moyens d'évaluer l'impact de ces accords”.

