EUROPE: Une aide douteuse accordée au Kenya

BRUXELLES, 31 jan (IPS) – Juste un jour après que l'élection présidentielle farouchement contestée a eu lieu en décembre, Nairobi a reçu le paiement d'une aide d'une valeur de près de 41 millions d'euros (60,5 millions de dollars) de l'Union européenne (UE).

Pour se défendre, les responsables de l'UE ont déclaré que l'argent a été envoyé avant qu'ils aient eu la preuve que le scrutin avait été truqué en faveur de l'actuel président Mwai Kibaki.

Maintenant que les propres observateurs de l'UE ont confirmé que d'importantes interrogations entouraient la tenue de l'élection, les institutions de Bruxelles devraient-elles suspendre l'aide directe aux autorités kenyanes? Des membres du Parlement européen (MPE) pensent qu'ils devraient le faire.

Cette semaine, plusieurs d'entre eux ont exprimé leur frustration par rapport à la position adoptée par le Conseil des ministres de l'UE, qui lie les 27 gouvernements membres de l'union.

Dans une déclaration, les gouvernements ont averti qu'une "incapacité de trouver une solution politique durable et consensuelle" aurait des implications sur les relations des donneurs d'aide avec le Kenya. Mais ils ont exclu pour le moment toute action concrète, étant donné que Kofi Annan, l'ancien secrétaire général des Nations Unies, tente, pour l’Union africaine, de négocier un accord entre Kibaki et son rival Raila Odinga pour mettre fin à l'impasse actuelle. Glenys Kinnock, une MPE travailliste galloise, croit que cette déclaration est une réaction trop timide aux violences qui ont éclaté dans les dernières semaines, tuant plus de 800 personnes et chassant 300.000 de leurs maisons. "(Le journal britannique) 'The Daily Telegraph' a photographié une femme étendue dans une petite cabane avec du sang partout", a-t-elle déclaré à IPS. "C'était insupportable à regarder. Avec cette situation tragique, vous ne pouvez pas assister à une réunion du conseil au même moment et dire 'nous leur accorderons le bénéfice du doute'." Kinnock a dit qu'elle n'était pas contre l'aide au Kenya, mais qu'elle ne doit pas être versée dans les coffres de l'Etat.

Entre 2002 et 2008, l'UE a donné 290 millions d'euros (425 millions de dollars) au Kenya. Cette aide est prévue pour augmenter jusqu'à 383 millions d'euros entre maintenant et 2013. Environ un tiers de cette somme doit être versé directement au gouvernement de Nairobi. La décision d'allouer un tel montant élevé aux autorités nationales est intervenue malgré un scandale de corruption de haut niveau.

Après que Kibaki a été élu précédemment sur une liste d'anti-corruption en 2002, il a nommé John Githongo comme l'observateur officiel du pays contre la corruption. Cependant, après que Githongo a découvert l'information impliquant certains des politiciens haut placés du pays dans l'escroquerie, il a fui du Kenya, craignant pour sa vie.

En janvier 2006, il a publié un dossier présumant que quatre hauts responsables du gouvernement étaient impliqués dans la corruption à grande échelle. Au nombre de ceux-ci, figuraient le ministre des Finances et le vice-président du pays d'alors. Kinnock a ajouté qu’il est douteux que l'aide directe ait apporté des bénéfices concrets aux pauvres du Kenya. "Le Kenya a vu un accroissement de 6 pour cent de son produit intérieur brut (PIB), toutefois il compte plus de personnes qui vivent au-dessous du seuil de la pauvreté", a-t-elle dit. "L'effet d'entraînement ne se produit pas au Kenya".

Bien qu'il soit considéré comme l'économie la plus avancée en Afrique de l'est, des données de l'ONU indiquent que 7,5 millions des 31 millions d'habitants du pays vivent dans l'extrême pauvreté. L'espérance de vie moyenne est tombée de 59 ans en 1989 à juste 46 ans, avec environ 700 personnes qui meurent du SIDA chaque jour.

Louis Michel, le commissaire européen au développement et à l'aide humanitaire, n'a pas caché son désir de voir une utilisation plus grande de l'assistance budgétaire directe. Au début de ce mois, il a annoncé qu'il souhaitait voir que la moitié de l'aide totale accordée par la Commission européenne soit déboursée de cette manière, le temps que sa mission au sein de l'organe exécutif de l'UE s’achève l'année prochaine.

Des activistes de lutte contre la pauvreté reconnaissent qu'il peut y avoir des avantages à l'aide directe, plutôt que de la dépenser sur une large variété de projets. Des coûts récurrents tels que les salaires des enseignants, des médecins et infirmiers peuvent être plus facilement payés, par exemple, s'il y a un flux garanti de fonds aux autorités centrales. Cependant dans la pratique, ils se plaignent qu'aucune garantie n'ait été donnée que l'aide directe sera utilisée pour satisfaire les besoins les plus vitaux des pauvres.

Florent Sebban de Eurostep, une coalition de groupes de lutte contre la pauvreté, a déclaré que la commission a tendance à fixer les indicateurs selon lesquels l'aide sera évaluée, sans aucune consultation significative avec des gens vivant en Afrique. Bien qu'il soit en consultation régulière avec les représentants des parlements africains, Sebban a indiqué qu'il n'avait jamais rencontré un seul qui ait été consulté sur comment l'aide budgétaire devrait être utilisée.

"Il n'y a absolument aucune transparence, ni aucune démocratie dans les critères de définition de ces indicateurs", a-t-il affirmé. La Slovénie, la nouvelle détentrice de la présidence rotative de l'UE, s'oppose au gel de l'aide directe.

Andrej Ster, ministre de l'Aide au Développement de la Slovénie, a déclaré qu'agir ainsi pourrait faire mal aux personnes vivant dans la pauvreté. "Des actions qui déclenchent toute conséquence négative seraient à peine justifiables", a-t-il dit.

Mais la MEP portugaise Ana Gomes a établi un parallèle entre la position de l'union dans cette affaire et ce qu'elle a décrit comme la "réaction faible et déplorable de l'UE" aux mesures de répression politiques qui ont suivi une élection de 2005 dans l'Ethiopie voisine. "Toute l'opposition en Ethiopie a été arrêtée et emprisonnée pendant deux ans", a-t-elle ajouté. "L'UE est en train de donner le signal au Kenya qu'il pourrait procéder de la même manière. Nous sommes en train d'envoyer le message erroné".