NAIROBI, 28 jan (IPS) – Des rumeurs selon lesquelles plus de 200 corps des habitants de Kisii n'ont pas été identifiés pour l'enterrement dans le district voisin de Kericho ont provoqué la colère dans la communauté qui s'occupe des milliers de personnes déplacées internes depuis que les violences post-électorales ont éclaté il y a quatre semaines.
Des responsables de l'église ont fait une déclaration ferme jeudi sur les effets que les violences ont eus sur la communauté, demandant au gouvernement d'intervenir et de les aider à enterrer leurs morts. "Nous voulons que le gouvernement nous assiste à apporter les corps ici [la ville de Kisii est à quelque 50 kilomètres à l'ouest de Kericho] et régler les frais des funérailles. Nos gens sont morts à cause des violences politiques et ils devraient bénéficier d'un enterrement décent", a déclaré à IPS, Jeremiah Nyakundi, un prêtre à la Paroisse de l'église catholique de Kisii. Les Kisii sont une communauté parlant le Bantu dont la population est estimée à 2 millions d'habitants dans l'ouest du Kenya — à environ 380 km de la capitale Nairobi — pris en sandwich entre deux grandes communautés nilotiques — Luo et Kalenjin — qui ont soutenu le Mouvement démocratique orange (ODM) dans les élections de l'année dernière. Quand les résultats des élections présidentielles ont été annoncés le dimanche 30 décembre, l'enfer est descendu spécialement sur les habitants de Kisii qui s'étaient installés au sein de ces communautés voisines. Les attaquants auraient accusé les membres de la communauté Kisii de l'échec de voter comme un bloc pour soutenir l'ODM. Pendant les élections, les Kisii avaient voté à la fois pour le candidat de l'ODM à la présidence Raila Odinga et pour Mwai Kibaki du Parti de l'unité nationale (PNU). Mais les supporters de l'ODM ont accusé Kisii d'avoir voté seulement pour Kibaki. Janerose Gesare, qui travaillait à Kericho comme gérante d'une usine de thé, a été avertie des "conséquences terribles" juste après que les résultats de la présidentielle ont été annoncés. "Nous avons appris que nous verrons le feu : 'Si ce n'était pas à cause de vous, Kibaki n'aurait pas gagné"', a-t-on dit à Gesare. "Depuis que j'ai compris qu'il pouvait y avoir des troubles, je suis rentrée à Kisii cette nuit", a-t-elle confié à IPS. C'était la même nuit que ses amis de la communauté ont connu la terreur. Ils ont caché leurs enfants dans des plantations de thé pour la sécurité seulement pour être chassés dehors par des chiens. Certains ont été mutilés. D'autres ont fui avec des morsures de chiens. La plupart des parents des enfants n'ont pas pu sortir vivants des plantations de thé. "J'entends à l'instant même des fourmis en train de se régaler des cadavres… qu'elles ont décomposés et séchés", a affirmé Gesare, soudain au bord des larmes. Dès le 1er janvier, des centaines d'habitants de Kisii traumatisés, qui avaient quitté leurs maisons depuis longtemps pour s'installer ailleurs et élever leurs familles, ont commencé à rentrer à flots dans des camions sans aucun bien et certains sans leurs bien-aimés. D'autres avaient vu des membres de leurs familles être égorgés ou leurs mères et sœurs être déshonorées sexuellement par de jeunes hommes. Ils se sont abrités dans l'enceinte des églises — d'abord dans la ville de Kericho — avant que la police ne les escorte à l'intérieur des églises dans des districts voisins de Kisii. "C'est difficile pour les familles de confirmer le nombre de morts puisque l'accès aux régions qu'ils avaient fuies est bloqué après que des jeunes ont repris le contrôle des voies publiques — à moins que l'on ait une escorte de sécurité", a déclaré Nyakundi. Le prêtre a dit à IPS que son évêque avait été informé par un officier supérieur du poste de police locale que les autorités policières de Kericho conseillent aux personnes déplacées de repartir pour identifier les corps. "Ce message de l'évêque a poussé les prêtres à prendre des mesures".
Le clergé a rencontré leurs fidèles dans la ville de Kisii et publié un communiqué de presse signé par 40 prêtres pour le compte de l'église demandant au gouvernement de les aider à retirer les corps de Kericho pour l'enterrement à Kisii. L'inspecteur de Kisii, Augustine Kimantaria, a indiqué à IPS qu'il n'était pas informé du nombre de corps non ramassés à Kericho.
"Je suis ici à Kisii. Comment puis-je savoir ce qui se passe à Kericho? Parlez aux habitants de Kericho", a-t-il rétorqué dans un entretien téléphonique avec IPS. Toutefois, un fonctionnaire à l'Hôpital du district de Kericho a affirmé à IPS que la morgue contenait seulement 15 corps — toutes des victimes des violences électorales dans les attaques de la région de Kipkelion, qui n'est pas loin de la ville de Kericho. "Dans tous les cas, la morgue est trop petite pour contenir 250 corps", a-t-il dit à IPS dans l'anonymat. Mais, Rodah Angwenyi, qui a perdu trois parents dans les violences de Kericho, a déclaré à IPS que personne n'était en mesure de transporter des corps de là pour l'enterrement à cause de l'insécurité. "Alors, où sont ces cadavres?", demande-t-elle.
Au début de ce mois, IPS s'est entretenu avec des réfugiés de Kericho dans des camps de Kisii, qui ont affirmé que plusieurs personnes avaient été tuées dans des plantations de thé. Leurs familles ne sont pas en mesure d'identifier ces corps ou de les enterrer.
A partir des enregistrements de l'église relatifs aux personnes déplacées, environ 20.000 personnes sont passées par des abris temporaires dans les églises. Il y a d'autres — estimées à 30.000 — abandonnées dans d'autres camps à travers le pays et qui sont incapables de rentrer par manque de moyens.
"Ces personnes sont celles dont les affaires et l'agriculture marchaient bien. D'un tel confort, vous êtes réduits à des mendiants dépendant des aides des personnes de bonne volonté. C'est une honte", a souligné Nyakundi. C'est embarrassant la manière dont la communauté est en train d'être "persécutée par des expulsions et la mort", a ajouté Nyakundi.
Un député nouvellement élu de Kisii, Momaima Onyonka, a déclaré aux journalistes, lors d'une conférence de presse le 21 janvier, que la communauté a été démocratique puisqu'elle a voté de la même façon pour les deux candidats à la présidence.
Il reste cependant à comprendre pourquoi la communauté a essuyé le plus fort des violences post-électorales.

