KIGALI, 16 jan (IPS) – Ce dont Gilbert Nshimyumukiza se souvient le plus sur le génocide rwandais en 1994 est qu'il commençait à pleuvoir quand lui et ses frères essayaient de ramener leur père mortellement blessé dans leur maison.
Le sol était glissant de boue et leur père était trop lourd — ainsi ils l'ont couvert d'un drap et attendu qu’il meure. "La pluie est tombée", dit-il. "Je me suis assis et j'ai pleuré. Mais personne n'est venu".
Des milliers de jeunes hommes rwandais se sont retrouvés dans la même situation difficile comme Nshimyumukiza. Orphelins depuis l'enfance, sans parents pour les conseiller, nombre d’entre eux s'imaginaient à peine ce que l'abandon des classes pourrait signifier pour leur avenir. Nshimyumukiza avait neuf ans au cours des 100 jours de massacre dans lequel environ 800.000 de ses compatriotes tutsi et hutu modérés ont été égorgés par des milices — connues sous le nom de 'interahamwe' — de même que par des Rwandais ordinaires qui avaient été poussés dans une folie meurtrière par l'intransigeante administration hutu du Rwanda.
Actuellement, il est âgé de 21 ans, sans emploi, déscolarisé et reconnaît que ses perspectives d'avenir ne sont pas réjouissantes. Ses problèmes ne sont pas seulement psychologiques ou physiques, mais ils ont aussi relatifs à ses notes.
"Le gouvernement accorde l'admission à l'université nationale à ceux qui ont eu leur baccalauréat avec une moyenne générale cumulative de 3,0", a-t-il déclaré à IPS. "La mienne était de 2,8". Après le génocide, Nshimyumukiza a eu de difficultés à s'occuper de ses cours ou à faire attention à ses enseignants.
"Le gouvernement nous a donné [survivants] des frais de scolarité", affirme-t-il. "Mais nous n'avions pas de nourriture, de vêtements, de chaussures. Ainsi j'ai trouvé un travail de coiffeur ambulant. Ce travail m'empêchait d'aller à l'école pendant une semaine ou plus à un moment donné." A l'âge de dix ans, Noël Munyarwa était un écolier qui excellait en mathématique et en mauvaise conduite, et rêvait de posséder sa propre voiture un jour. A présent, il travaille comme domestique — faisant la cuisine et le ménage pour des internes expatriés dont plusieurs sont de son âge — dans une organisation non gouvernementale rwandaise. Il gagne 40 dollars par mois et une pension. Quand les massacres ont commencé dans le village de Nyaruguru, la famille de Munyarwa s'est enfuie dans leur église locale espérant trouver la sécurité. Au contraire, les 'interahamwe' ont encerclé le bâtiment et ont lancé des grenades à travers les fenêtres.
"Une grenade a tué ma mère et deux sœurs", a-t-il confié à IPS dans un récent entretien, sa voix à peine audible et son visage crispé dans un masque de douleur. "Ma jeune sœur et moi avons couru. Nous avons suivi d'autres au Burundi".
Quand ils sont retournés au Rwanda six mois plus tard, il n'était plus question d'aller à l'école. Le gouvernement rwandais a proposé de payer les frais de scolarité des jeunes survivants, mais ne pouvait pas donner plus.
"J'avais besoin de chaussures et de crayons", a dit Munyarwa à IPS. "J'avais besoin de la nourriture après la fin des cours". Sa famille adoptive ne pouvait pas supporter ces frais supplémentaires, ainsi Munyarwa est rentré dans la rue, vendant des cigarettes et des biscuits le long des rues avec d'autres garçons orphelins. Il a ensuite trouvé du travail dans des maisons, faisant la cuisine, le ménage et la lessive.
Emmanuel Ngabanziza reconnaît qu'il rêvait souvent de mal se comporter dans ses classes primaires, mais déclare que son père le battrait s'il n'était pas premier de sa classe.
Quand le génocide a commencé, sa mère et son père ont été abattus devant lui. Lui et ses six frères et sœurs ont fui de la maison. Quatre d'entre eux ont été fauchés par des fusils. Ngabanziza et deux de ses sœurs ont fui pour aller au Burundi avec d'autres venant de leur village.
"Nous étions environ 150 à courir à travers les champs", a-t-il affirmé à IPS. Mais les milices étaient là également, avec des machettes. Je pense qu'environ 50 d’entre nous sont allés au Burundi. Le reste a été tué". Après quatre mois dans un camp de réfugiés burundais, il est retourné au Rwanda et à l'école, mais a vu qu'il ne pouvait pas avoir de bons résultats.
"J'étais misérable", dit-il. "J'avais la mort dans l'âme. Il n'y avait personne pour se soucier de moi. J'avais l'impression d'avoir quitté l'école depuis si longtemps". Certains jeunes hommes rwandais qui ont survécu au génocide ont réussi à remettre leur vie sur les rails.
Serge Rwigamba est un jeune homme exigeant âgé de 26 ans, qui pense à sa vie jusqu'ici en trois parties : sa jeunesse insouciante avant le génocide rwandais, l'horreur qu'il a vécue pendant le massacre et maintenant — sa vie avec les conséquences du génocide. A l'école primaire, il ne connaissait pas son ethnie. Quand un enseignant a une fois demandé aux écoliers hutu de se lever, Rwigamba s'est levé avec eux. Ils étaient les meilleurs joueurs de football dans l'école et avaient gagné son admiration. C'est seulement quand son maître, un Hutu, lui a dit brusquement de s'asseoir qu'il a compris qu'il était un Tutsi. Pendant le génocide, Rwigamba, âgé de 13 ans, s'est recroquevillé dans l'église Saint Famille de Kigali alors que les milices tiraient dehors des Tutsis et les tuaient avec des fusils ou des haches. Il a survécu à un proche appel de la mort en couvrant son visage d'une jupe pour ressembler à une jeune fille. Son père et son frère n'ont pas été si chanceux — ils ont été sortis et tués. A présent, Rwigamba est étudiant à l'Université libre de Kigali et guide au Mémorial du génocide de Kigali. Il continue de lutter avec des souvenirs terrifiants. "Mon père et mon frère sont enterrés quelque part ici", a-t-il dit lors d'un entretien au mémorial, alors qu'il examinait les 14 fosses communes qui abritent 258.000 des morts. "J'ai la chance de travailler ici. Je peux les visiter chaque jour". Comme plusieurs jeunes hommes rwandais, il fait montre de plus de réticence que ses compatriotes plus âgés quand on lui demande s'il est capable de pardonner aux responsables du génocide. "Nous ne sommes que des humains, non des anges", a-t-il souligné. "Quand on nous dit de pardonner, on nous demande d'agir comme si nous ne sommes pas des êtres humains".
Rwigamba est plus chanceux que plusieurs survivants. Sa mère a survécu au génocide et a repris son travail par la suite avec la Croix-Rouge. Elle a pris sa retraite et ne peut plus payer ses frais d'études universitaires, mais son travail au mémorial du génocide lui fait gagner 240 dollars par mois, ce qui couvre ses frais. Il reconnaît qu'il est chanceux, et est compréhensif envers ses amis survivants, mais il dit qu'ils doivent prendre leurs propres responsabilités. "Ils doivent être encouragés à faire de petits travaux pour gagner un salaire", a-t-il ajouté. "Ils doivent prendre de l'initiative".
Il est plus facile de dire que de faire, estiment plusieurs jeunes survivants, qui se retrouvent sans orientation ni autorité. "Je regrette que la vie n'ait pas été différente", a dit Munyarwa. "Mais je ne sais pas à quoi j'appartiens".

