KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 26 juin (IPS) – Pour lutter contre une insécurité alimentaire menaçante dans le nord de la Côte d'Ivoire, le gouvernement, avec l'appui financier de l'Union européenne, procèdera à la vaccination de trois millions de bêtes d'élevage pour limiter la chute de la production et assurer la sécurité alimentaire des populations.
Selon André Zoh, un infirmier d'Etat au Centre anti-tuberculeux (CAT) de Korhogo, dans le nord de la Côte d'Ivoire, le risque de contamination des consommateurs — par la viande d'animaux malades — est permanent tant que les structures étatiques de contrôle technique ne sont pas de retour dans les anciennes zones rebelles. “Ce sont environ 1,2 million bovins et 1,8 million petits ruminants qui vont recevoir le vaccin contre la péri-pneumonie contagieuse dans sept régions de la Côte d'Ivoire”, indique le ministère ivoirien de la Production animale.
Selon le ministère, “Ce programme d'un coût de 61 milliards de francs CFA (environ 122 millions de dollars) constitue une urgence en la matière étant donné que 75 pour cent des infrastructures d'élevage et tous les équipements de laboratoire du programme de lutte contre la maladie du sommeil — qui touche le bétail — ont été détruits”. Le projet s'étendra de juillet 2007 à janvier 2009, a-t-il indiqué.
La destruction des infrastructures techniques est la conséquence directe de la guerre déclenchée par une rébellion, le 19 septembre 2002, dans ce pays d'Afrique de l'ouest. “Aujourd'hui, il n'y a aucune assurance que le bétail produit ou consommé dans le nord soit de bonne qualité. Pourtant, les populations en consomment en grande partie”, a déclaré à IPS, Bakary Cissé, vétérinaire consultant national chargé de l'exécution de projet à l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture.
Situé hors de la ville de Korhogo, le marché de bétail ou “Garbal” (en langue peule) connu par la passé pour son engouement, n'est que l'ombre de lui-même aujourd'hui. A quelques mètres de là, se trouve le parc à bétail de la municipalité, à moitié vide. Les bêtes qui s'y trouvent sont dans un état squelettique, faute de traitement adéquat, a constaté IPS sur place. “Les bêtes souffrent de la péri-pneumonie”, indique Cissé, expliquant que c'est une maladie pulmonaire bovine contagieuse et mortelle qui se transmet d'un animal à un autre, mais aussi de l'animal à l'homme, comme la tuberculose et la brucellose ou charbon asymptomatique.
“Ces maladies déciment de plus en plus le bétail et présentent un risque dangereux permanent pour la population. A long terme, il pouvait arriver que le nord ne produise plus de quoi subvenir aux besoins de la population ivoirienne”, prévient Cissé. Si à ce jour, l'on ne relève pas des cas de maladies dues à la consommation du bétail de mauvaise qualité dans le nord, des techniciens vétérinaires et même des consommateurs indiquent néanmoins que les risques sont grands.
“Il y a peu, j'ai acheté de la viande de bœuf à un étal au marché de Tioroniaradougou (un village de Korhogo). A mon arrivée à la maison, mon épouse a attiré mon attention sur l'état de la viande qui avait pris une couleur verte”, a raconté à IPS, Ditiaba Yéo, un habitant. “Nous vivons régulièrement ces cas. Dès qu'ils ont une bête malade, ils l'égorgent et vendent automatiquement la viande sans même connaître le mal”, a-t-il affirmé, dénonçant la mauvaise foi des éleveurs.
Mais, Moussa Diallo, un éleveur à Kaouara, dans l'extrême nord, rejette cette accusation. Il dit à IPS avoir soigné des bêtes pendant la crise à l'aide de médicaments vétérinaires achetés à Bobo-Dioulasso et Ouagadougou, au Burkina Faso, un pays voisin. "Grâce à ces produits dits de contrefaçon dont certains sont vendus ici, je n'ai pas enregistré de mort dans mes troupeaux". Toutefois, Daouda Coulibaly, un éleveur-agriculteur et président du Comité de gestion des organisations commerciales de bovins et ovins à Korhogo, ne partage pas l'avis de Diallo. "Pendant ces cinq ans de guerre, nous avons énormément perdu des bovins et ovins à Toumoukoro et Zanatinvogo (Korhogo) à cause des médicaments de contrefaçon achetés sur le terrain, souvent périmés, dénaturés et toxiques".
"Le pays étant divisé en deux, nous ne pouvions pas recevoir les médicaments vétérinaires d'Abidjan (la capitale économique ivoirienne). Nous étions contraints d'acheter les produits trouvés sur le terrain quelles que soient l'origine et la qualité", ajoute Coulibaly.
Pour Cissé, le manque d'entretien et de soins pour le bétail, dans le nord, est devenu un danger dans la mesure où les éleveurs ne sont pas épargnés par les maladies des troupeaux. “Nous allons procéder à la vaccination du bétail, ce qui est encourageant. Cependant, il ne faudrait pas ignorer ces maladies du bétail affectent aussi l'homme”, a-t-il averti, indiquant que les cas les plus visibles sont les personnes atteintes de la tuberculose et la brucellose. “La brucellose chez l'animal est l'interruption du fœtus chez la femelle au troisième ou quatrième mois avant la mise au bas. Les bouviers qui sont en contact permanent avec les animaux ont souvent des faiblesses sexuelles et pis, et leurs épouses présentent des avortements involontaires de grossesses”, affirme Cissé. “Le même phénomène, qui se manifeste chez l'animal, se manifeste également chez la femme en raison de la consommation du lait et de la viande pas bien cuite de l'animal, qui cause la maladie”, explique le vétérinaire. “Quant aux cas de tuberculose, ils sont dus au lait de vache consommé frais”.
Pourtant, Dr Dieudonné Coulibaly, médecin à l'Hôpital central de Ferkessédougou (nord du pays) déclare à IPS, que leurs services ont toujours conseillé à la population de faire bouillir le lait de vache avant de le consommer. “Mais, nous avons constaté le plus souvent que les gens en consomment tout frais dans les parcs sous prétexte de conserver sa saveur. Avec une telle pratique, ils contractent la tuberculose. Les tuberculeux que nous recevons à l'hôpital sont généralement des Peuls (éleveurs)”.
Depuis la réouverture du CAT de Korhogo en 2005, indique Zoh, plus de 600 cas de tuberculose ont été enregistrés, parmi lesquels des cas dus à la consommation de lait d'animaux malades.
La Côte d'Ivoire est divisée deux par une rébellion qui occupe la moitié nord du pays. A la suite d'une tentative de coup d'état manqué le 19 septembre 2002, d'anciens soldats de l'armée régulière s'étaient repliés dans le nord pour lutter, selon eux, contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays.
Malgré l'implication de la communauté internationale dans différents processus de paix, ceux-ci n'ont pu aboutir en raison des blocages politiques persistants en Côte d'Ivoire. Toutefois, grâce à la signature d'un accord à Ouagadougou, au Burkina Faso le 4 mars dernier, un nouvel espoir de paix se profile à l'horizon.

