NIAMEY, 29 mai (IPS) – Arrivés tôt le matin, munis de pioches et de pelles, Habou Kadri et ses deux coéquipiers délimitent d'abord un périmètre sur le site d'une ancienne décharge publique d'ordures ménagères, à la périphérie de Niamey, la capitale du Niger. Puis ils se mettent à creuser après s'être enturbannés, pour chercher des pièces métalliques jetées, a constaté IPS sur place.
“Nous récupérons de vieilles boîtes métalliques, des bouts de tôle et de fer, de l'aluminium…, pour les revendre sur place ou au marché Katako”, a déclaré Kadri à IPS, montrant du doigt des négociants, à quelques mètres de la décharge, à l'ombre d'un arbre. Ils les attendent pour racheter les métaux récupérés dans la décharge. Kadri ajoute : “C'est un travail pénible, mais qui rapporte quand on est chanceux. Avec mon équipe, il nous arrivait de gagner 20.000 francs CFA (environ 40 dollars) par jour au début, mais aujourd'hui, qu'il y a beaucoup de personnes dans l'activité, c'est difficile de gagner même 7.000 FCFA (14 dollars)”.
“Parfois nous gagnons juste de quoi manger, après une journée de fouilles, mais c'est encore mieux que de tendre la main”, renchérit à IPS, Salissou Ada, un coéquipier de Kadri.
Tel un marché, chaque matin, c'est un attroupement constitué d'hommes, de femmes et d'enfants, qui prend d'assaut l'ancienne décharge pour chercher des métaux abandonnés. Selon Zabeirou Abdou, un négociant interrogé par IPS sur le site situé dans la commune de Niamey IV, l'achat se fait par kilo et le prix varie selon la qualité et la nature du métal.
“Nous achetons le kilo de vieilles boîtes et tôles à 35 FCFA (0,07 dollar) et le kilo de fer à 50 FCFA (0,1 dollar). Quand c'est l'acier ou l'aluminium, le prix varie entre 100 et 500 FCFA (entre 0,2 et un dollar)”, explique Abdou, qui dit travailler pour un patron basé à Katako, un marché de bric-à-brac, à Niamey.
“Maintenant, l'affluence a même diminué. Les gens ont creusé un peu partout, y compris sur des parcelles d'autrui, à côté de la décharge”, déplore Mamoudou Soudja, le gardien d'un terrain, qui se plaint du fait qu'ils ne rebouchent pas les trous après la fouille.
“Non loin du terrain que je surveille, une parcelle a été truffée de grands trous de plusieurs mètres de profondeur. Quand le propriétaire est venu constater les dégâts, il en était malade”, indique Soudja. Pour Seyni Sido, le maire de la commune de Niamey I confrontée également au phénomène de creusage dans les décharges, cette pratique, qui expose les fouilleurs à des maladies pulmonaires, est inadmissible.
“Nous avons fait des communiqués (radiodiffusés) pour mettre en garde ceux qui s'y adonnent et demander aux détenteurs des terrains de prendre les dispositions nécessaires pour veiller sur leurs biens”, déclare Sido à IPS, indiquant que les communes ne perçoivent aucune taxe sur l'activité de fouille. “Nous ne pouvons pas surveiller les terrains lotis à la place des légitimes propriétaires pour interpeller les personnes qui s'adonnent à cette pratique. Maintenant, si un propriétaire surprend des gens en train de creuser sur son terrain, il peut les faire arrêter et demander justice auprès des autorités compétentes”, soutient Sido.
Selon Sanda Hachirou, un vendeur de ferraille, à Niamey, “cette activité a pris de l'ampleur ces quatre dernières années, au moment où des gens ont commencé à venir du Nigeria voisin pour acheter des épaves de voitures et de la ferraille, dans notre pays”.
“Chaque fois qu'ils arrivent, c'est des convois de camions chargés d'épaves et de ferraille qui quittent Niamey, pour le Nigeria ou le port de Cotonou (Bénin). Là-bas, les cargaisons sont embarquées dans des bateaux à destination de l'Asie et de l'Europe pour être recyclées en matériaux de construction”, explique Hachirou, qui se réjouit de réaliser de bonnes affaires à travers ce commerce.
“Avant, j'avais des difficultés d'écoulement de mes épaves, que j'étais souvent obligé de céder par pièces détachées. Mais aujourd'hui, je vends tout ce que je parviens à accumuler comme épaves et ferraille quand ils arrivent”, confie-t-il à IPS.
Pour montrer la rentabilité de l'affaire, Ada Gagara, l’associé de Hachirou, ajoute : “Une épave de voiture que j'achète à 70.000 FCFA (environ 140 dollars), je peux la revendre à 150.000 francs (300 dollars)”.
Selon Zakari Hima, un sociologue basé à Niamey, c'est le désœuvrement et la pauvreté qui expliquent “cette ruée des populations vers la ferraille” abandonnée.
“Les personnes, qui creusent pour chercher des métaux, sont issues des couches sociales déshéritées. Sans emploi et sans aucune perspective, elles sont obligées de se débrouiller pour assurer leur pitance quotidienne et leurs petits besoins”, explique Hima à IPS.
D'après l'Institut national de la statistique basée à Niamey, 62,1 pour cent de la population nigérienne vivait en 2006 sous le seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour. Le Niger compte environ 13 millions d'habitants, selon le Bureau central du recensement, à Niamey.
En 2003, la proportion des pauvres était chiffrée 63 pour cent de la population nigérienne, dont 52 pour cent en milieu urbain contre 66 pour cent en zone rurale, selon le Document de stratégie de réduction de la pauvreté. Pour Nouhou Arzika de la Coalition équité qualité contre la vie chère, un regroupement d'organisations non gouvernementales locales, basé dans la capitale, qui combat la cherté de la vie au Niger, “ce phénomène (de fouille des décharges), qui s'est développé à Niamey, atteste de l'impact mitigé des politiques de lutte contre la pauvreté mises en œuvre dans le pays”.
“Les pratiquants de ce métier proviennent, dans leur écrasante majorité, des zones rurales, qu'ils ont dû fuir à cause de la faim et de la pauvreté”, affirme Arzika à IPS, déplorant notamment le cas des femmes et des enfants qui fouillent aussi.
Fatouma Abdou, 39 ans, est une femme qui fait partie du lot. Rencontrée par IPS sur le site de récupération avec ses trois enfants, cette ressortissante de Filingué, une localité au nord-est de Niamey, déclare avoir quitté son village pour la capitale, dans l'espoir de trouver un travail. Son mari, dit-elle, est parti au Ghana depuis cinq ans sans plus donner signe de vie.
“Le travail est très dur pour une femme, mais il me rapporte au moins 1.000 FCFA (environ deux dollars) par jour, avec lesquels j'assure notre nourriture quotidienne et certaines petites dépenses”, dit Abdou, une blessure au pied, provoquée, selon elle, par un tesson de bouteille.

