COTE D'IVOIRE: Les déplacés retournent chez eux, mais leur vie est à refaire

TOULEPLEU, ouest de la Côte d'Ivoire, 28 mai (IPS) – En attendant une saison pluvieuse, encore hypothétique, Drissa Paré, 43 ans, tente de réhabiliter sa petite case à Zou, un village de la sous-préfecture de Toulepleu (ouest de la Côte d'Ivoire), où il est revenu après quatre années passées dans un centre de déplacés à Guiglo, plus au sud.

“Tout le temps passé au CATD (Centre d'accueil temporaire des déplacés), je n'ai jamais été à l'aise. C'est comme si ma liberté avait été confisquée”, raconte Paré, originaire du Burkina Faso, le visage froissé par une colère qui le ronge en sourdine. Avec quatre ans au CATD de Guiglo, ce déplacé de guerre estime avoir perdu beaucoup de temps à ne rien faire.

“J'ai mangé au rythme des dons des organisations humanitaires, comme un malheureux. J'avais de la peine à me soigner. Mes enfants n'ont pu aller à l'école. Je souhaite ne plus revivre cela”, a-t-il dit à IPS, la semaine dernière à Zou.

Au lendemain du déclenchement de la crise ivoirienne, en septembre 2002, des affrontements inter-ethniques et inter-communautaires avaient éclaté dans la région ouest du pays, productrice de cacao, dont la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial. Des milliers de ressortissants burkinabé et maliens notamment avaient alors abandonné leurs habitations et plantations pour fuir les exactions. Ils avaient été installés plus tard dans un centre d'accueil.

Selon l'Organisation internationale des migrations (OIM), le CATD de Guiglo a accueilli quelque 7.000 personnes recensées en avril 2006. En outre, de nombreuses familles de Duékoué, dans l'ouest, avaient accueilli 8.426 familles de déplacés, soit 46.958 personnes.

Comme Paré, quelque 500 familles (environ 2.500 personnes) sont retournées dans leurs anciennes localités grâce aux soins de l'OIM. “Progressivement, les populations déplacées internes, majoritairement composées d'allogènes burkinabé et maliens, regagnent leurs localités d'origine”, indique à IPS, Michel Tia, représentant de l'OIM à Duékoué.

“Ce retour dans les zones qu'ils ont dû abandonner pour cause d'insécurité, liée au déclenchement de la crise politico-militaire, s'est avéré difficile en raison de l'hostilité exprimée par les autochtones guéré (une ethnie locale de l'ouest)”, reconnaît le Bureau pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA). “Grâce à plusieurs actions conjuguées d'organismes spécialisés des Nations Unies, leur retour a été accepté par les autochtones”.

Propriétaire de cinq hectares de cacao et trois hectares de café dans le village de Zou, peu avant la crise, Paré a retrouvé son ancien site d'habitation, sans la moindre portion de terre. Il se bat désormais pour sa survie. “Ce qui importe pour moi maintenant, c'est de retrouver mes plantations et reprendre mes activités. Il est certain que notre vie est à refaire”, déclare Paré. “Nous allons négocier avec nos tuteurs (les autochtones qui les avaient accueillis) afin qu'ils nous cèdent quelques parcelles de terre et que nous puissions cultiver de quoi nous nourrir”, plaide-t-il pour sa famille de dix personnes dont trois enfants à scolariser.

Dans un jardin de 20 mètres de long sur 10 mètres de large dans les bas-fonds jouxtant sa nouvelle maison de Péhé, toujours dans la région de Toulepleu, Karim Traoré, un Malien de 35 ans et sa femme disposent, eux, d'une portion de terre où ils cultivent du piment, de haricot, de gombo et d'aubergine. Traoré a expliqué à IPS : “Nous avons reçu les semences de la FAO (Fonds des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture). Avec les récoltes, nous allons consommer un peu, et le reste sera mis à la vente”.

“Nous savons qu'il ne sera pas facile de se procurer assez tôt de la terre à cultiver. Nous sommes allés visiter notre ancienne plantation, elle est occupée. Nous n'avons pas eu besoin de poser des questions”, dit-il. “En attendant, nous allons assurer le minimum avec ce qui est là, et on verra la suite”.

“Pour moi, comme pour d'autres, notre espoir réside dans l'application des accord de Ouagadougou. Si la paix revient, nous croyons que nos tuteurs accepteront notre installation. La vie redeviendra normale. J'en suis certain”, espère Traoré.

Face à ces doléances, des autochtones restent indécis. “Nos parents restent ouverts aux négociations, mais il faut laisser les plaies se cicatriser un peu. Nous avons accepté leur retour dans nos villages; maintenant, qu'ils prennent patience pour la suite”, affirme à IPS, Firmin N'goan, un autochtone lettré du village de Péhé.

“Nous pensons qu'avec la crise, nous avons pris conscience de beaucoup choses. Donc, la question de nos terres ne sera plus gérée comme avant, elles ne seront plus cédées pour un franc symbolique (gratuitement)”, avertit-il.

Selon N'goan, les plantations étaient autrefois cédées gratuitement aux étrangers, tout juste pour être exploitées. Par la suite, les étrangers ont voulu en faire leurs propriétés privées, ce qui a engendré depuis des conflits terriens entre eux et les autochtones. Des tensions qui ont été ravivées par la crise politico-militaire.

De leur côté, les organisations non gouvernementales (ONG) soutiennent qu'elles poursuivront la sensibilisation des différentes communautés de la région. “C'est un processus qui est long avec des écueils à tout moment, mais nous pensons réussir à réinstaller les déplacés qui rentrent chez eux”, déclare Clarisse Atta, de l'ONG Vivre unis, basée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

“Pour l'instant, les organisations humanitaires aident les déplacés à s'assurer le minimum. Nous souhaitons que cela dure le temps qu'il nous sera accordé pour convaincre les autochtones de la nécessité d'accepter ces allogènes. Sans soutien matériel et financier, les déplacés mourront de faim”, affirme Atta.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux par une crise politico-militaire à la suite d'une tentative de coup d'Etat manqué. Des soldats de l'armée régulière sont entrés en rébellion armée et contrôlent la moitié nord du territoire ivoirien. Ils avaient déclaré avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie de ce pays d'Afrique de l'ouest.

Grâce à un dialogue direct entre les deux principaux protagonistes de la crise, le président Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, le chef des ex-rebelles, un nouvel accord politique a été signé le 4 mars dernier à Ouagadougou, au Burkina Faso. Depuis lors, la Côte d'Ivoire évolue progressivement vers la paix, en dépit de quelques difficultés dans le processus qui prévoit également le retour des déplacés internes dans leurs localités d'origine.