NAIROBI, 25 jan (IPS) – Dans les bidonvilles de la capitale kényane, des gangs rackettent les habitants qui veulent se faire fournir de l'eau ou de l'électricité. Pour les associations, le gouvernement n'est plus en mesure de maintenir l'ordre et d'assumer son rôle.
L'un de ces gangs, baptisé Mungiki et qui prône un retour aux croyances traditionnelles de la tribu Kikuyu, est notamment accusé de meurtres, d'extorsions et de rackets. Ses membres sont actifs à Mathare, situé à l'ést de Nairobi, et considéré avec ses 500.000 habitants comme le deuxième plus important bidonville de la capitale.
“Chaque foyer paie entre 0,43 et 0,71 dollar par mois pour leur protection, et 1,42 dollar pour accéder à l'électricité, mais ces frais augmentent si l'un de nous achète un lecteur vidéo ou une radiocassette”, explique James Maina, l'un des résidents du bidonville, membre d'une organisation représentant la société civile. “En plus, le gang contrôle les latrines publiques et réclame 0,57 dollar par mois à chaque utilisateur. Ce montant est souvent inabordable vu la pauvreté qui règne dans le bidonville”, ajoute-t-il.
La situation provoque de nombreuses tensions entre les membres du clan et les habitants. En novembre dernier, le gang a voulu s'emparer du lucratif commerce d'alcool frelaté (“changaa”), réclamant aux brasseurs — qui sont en majorité des femmes — une somme mensuelle de 4,2 dollars. Face à leur refus, les membres du gang ont détruit leurs stocks.
En colère, des habitants du bidonville ont alors mis le feu à des habitations occupées par des membres Mungiki, ce qui a provoqué de nombreux incidents entre résidents, policiers, membres du clan et les Taliban, un gang rival. Huit personnes sont mortes au cours de ces affrontements et des centaines de résidents ont quitté leurs habitations.
“Toute personne qui veut intervenir dans notre commerce nous tue”, explique Mariam Aluka, l'une de ces brasseuses. “Le changaa nous permet de survivre, c'est grâce à ça que je paie mon loyer, nourris mes cinq enfants et leur permets d'aller à l'école”, indique-t-elle. Elle ajoute que la plupart des brasseuses vivent aujourd'hui dans la peur.
Lors d'une rencontre organisée récemment dans le bidonville, le gouvernement a été accusé d'inaction. Pour les habitants, les autorités ne parviennent pas à remplir leurs obligations, comme offrir un toit convenable à chaque citoyen ainsi que l'eau et l'électricité dans le bidonville.
“Ces questions sont prioritaires, tout tourne autour de cela. Si le gouvernement fournit un toit convenable aux résidents, la sécurité, l'eau et d'autres services se mettront en place, et les gangs n'auront plus besoin d'extorquer la population”, remarque Cyprian Nyamwamu, membre du 'National Convention Executive Council', une association qui regroupe différentes organisations en faveur de réformes. En 2003, le gouvernement avait annoncé la construction annuelle de 150.000 habitations pour faire face à la pénurie de logements. Cinq ans plus tard, cette promesse n'a toujours pas été suivie d'effet.
Certains envisagent des changements plus larges. “Nous devons remanier le système de gouvernance en profondeur et surtout mettre en place un cadre qui permettra de guider la construction de logements et la fourniture de services dans les bidonvilles”, estime Achoka Awori, coordinateur de SAYARI, un groupe de réflexion basé à Nairobi et chargé de questions sociales, économiques et politiques. “Il n'y a pas de politique ferme en matière de fourniture de service dans ces installations provisoires parce que les autorités ne veulent pas légitimer ces constructions qu'elles considèrent comme illégales”, indique de son côté Betty Tett, vice-ministre en charge du logement.
Pour exprimer leur frustration, les habitants du bidonville ont décidé de faire entendre leur voix dans la capitale kenyane, qui accueille jusqu'au 25 janvier la 7ème édition du Forum social mondial (FSM), un événement alter-mondialiste institué en 2001 à Porto Alegre (Brésil) comme alternative au Forum économique mondial qui se tient à la même période à Davos, en Suisse.
“Nous espérons raconter notre quotidien au monde et partager notre expérience, nos peurs et nos aspirations. Nous voulons raconter ce que nous vivons et ce que nous envisageons de faire alors que nous vivons dans des conditions inhumaines”, explique Maina. “Généralement, ceux qui parlent de la situation dans les bidonvilles sont ceux qui n'y vivent pas. Cette fois, à l'occasion du FSM, nous voulons parler de notre vécu, que le monde l'entende de notre propre bouche”, ajoute-t-il.
Depuis sa création, le FSM — qui réunit chaque année des centaines de milliers d'activistes opposés à la mondialisation — aborde des questions liées au logement, au VIH/SIDA, à l'égalité des chances, à l'allègement de la dette des pays pauvres, au commerce ou à la bonne gouvernance.
Selon les Nations Unies, 60 pour cent de la population de Nairobi (environ 4 millions d'habitants) vivent dans des bidonvilles. “Si autant de gens vivent dans des bidonvilles et ne peuvent mener une vie décente, c'est que — en tant que gouvernement — vous avez manqué à vos obligations”, estime Awori.

