CONAKRY, 15 jan (IPS) – La grève illimitée déclenchée par les deux principales centrales syndicales de la Guinée, pour protester contre l'immixtion du pouvoir exécutif dans le système judiciaire, pourrait déterminer l'avenir politique de ce pays et du mouvement syndical guinéen, estiment des analystes.
Lors d'une rencontre avec le chef de l'Etat guinéen, Lansana Conté, vendredi à Conakry, la capitale, les leaders syndicaux lui ont signifié que sa maladie ne lui permettait plus de gouverner.
“Nous lui avons dit qu'il était dans l'incapacité de gouverner à cause de sa maladie, et il nous a demandé, sans plus de commentaires, de lui faire des propositions écrites pour les lui soumettre”, a déclaré aux journalistes, Rabiatou Sira Diallo, secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG), la plus grande centrale syndicale de ce pays d'Afrique de l'ouest. En janvier 2003 après, après son hospitalisation d'urgence dans un hôpital au Maroc, Conté avait déclaré officiellement qu'il était malade sans préciser la nature de sa maladie. Mais, dans une récente interview accordée au quotidien français 'Le Monde', le président guinéen a dit qu'il était atteint de diabète.
La grève générale lancée depuis la semaine dernière est la seconde déclenchée en l'espace de six mois par la CNTG et l'Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG) — ce qui, selon ces analystes, est assez éprouvant pour le régime guinéen. Les grévistes réclament notamment le retour en prison de l'homme d'affaires Mamadou Sylla, patron de Futurelec Holding et de l'ancien vice-gouverneur de la Banque centrale de Guinée, Fodé Soumah, tous deux proches du président Conté. Inculpés et écroués par la justice, pour détournement de deniers publics, ils ont été libérés de prison, la semaine dernière, suite à une intervention personnelle du chef de l'Etat guinéen. Sur une plainte de la Banque centrale de Guinée, suite à la découverte d'un compte débiteur d'environ 2,6 millions de dollars appartenant au patron de Futurelec Holding, Sylla et Soumah avaient été écroués pour “émission de chèques sans provisions, détournement de fonds et complicité”. Ensuite, selon ses responsables, la Banque centrale ne permet pas à des particuliers d'ouvrir un compte dans ses locaux.
Il est également reproché à Sylla d'avoir reçu un paiement de 22 millions de dollars en bons de caisse, au mépris des procédures. Mais, il a toujours nié les faits, affirmant que c'est l'Etat qui lui doit environ 28 millions de dollars, et que les 22 millions de dollars lui ont été payés après une livraison d'armes pour combattre les rebelles qui avaient envahi la Guinée en septembre 2000.
Selon des témoins et certaines médias guinéens, le président Conté, qui s'est rendu lui-même à la prison pour faire libérer les deux personnalités, aurait déclaré au cours d'une rencontre avec des magistrats : “La justice, c'est moi”.
Les grévistes revendiquent également le limogeage de plusieurs ministres du gouvernement et la baisse du prix du litre de l'essence à la pompe à environ 75 cents US — contre 83 cents US actuellement. “Je pense que cette grève est tout à fait légale. Le président de la République, garant de l'indépendance de la magistrature, ne doit en aucun cas empiéter sur les affaires judiciaires. La constitution guinéenne…consacre la séparation des pouvoirs”, explique à IPS, Mohamed Sampil, avocat à Conakry.
Pour Sampil, le fait que Conté se mêle des affaires de détournement de deniers publics qui déséquilibrent l'économie du pays, oblige les syndicats à se réveiller.
“Nous avons des syndicalistes qui ne brandissent pas du tout des revendications syndicales mais politiques. Dans un Etat de droit, si on observe de près leurs revendications, surtout qu'ils font un clin d'œil à l'armée, on pourrait les accuser d'incitation à la révolte… Cependant, cela se comprend car le contexte guinéen est particulier”, affirme à IPS, Madani Dia, un politologue guinéen.
L'avis de grève des deux centrales syndicales, publié le 3 janvier mentionnait notamment : “La vaillante armée guinéenne continuera de jouer son rôle républicain et défendre le laborieux peuple de Guinée en détresse”.
Dia croit que les partis politiques ont choisi sciemment de laisser les syndicats occuper la scène politique; et une fois le changement opéré, ces mêmes partis pourront toujours dire que ce sont eux qui ont le droit de faire de la politique, en se référant à la constitution. “Les partis politiques guinéens ne sont pas assis sur des bases fiables, parce que régionalistes, et c'est pourquoi ils ont des difficultés à mobiliser. Les syndicats se sont fixé un idéal qui rassemble tout le monde; c'est la raison de leur succès”, affirme à IPS, Dopa Guilavogui, un expert en transactions financières. “La réussite des syndicalistes n'est que l'illustration de l'échec des leaders politiques”.
Youssouf Sylla, un juriste, estime également que les hommes politiques ont abandonné le terrain aux leaders syndicaux.
“Dans les pays où les institutions sont fortes, les syndicats jouent un rôle plus ou moins mineur, mais dans les Etats comme la Guinée où on constate visiblement une décadence des institutions politiques, les syndicats reprennent carrément du poil de la bête en investissant le terrain politique”, estime Sylla.
Selon lui, “C'est (le président) Conté lui-même qui a fait des erreurs en affaiblissant volontairement les autres pouvoirs comme lors de la libéralisation de Mamadou Sylla et Fodé Soumah. Aujourd'hui, même si les syndicalistes sortent du cadre de leurs statuts, il (Conté) ne peut plus brandir l'argument de la légalité. Ce serait trop risqué d'engager un bras de fer”.
“Pour le moment, nous risquons de nous retrouver dans un scénario à la mauritanienne où un général a pris le pouvoir pour assurer la transition politique dans des conditions apaisées. Cette probabilité est très forte en Guinée”, affirme Youssouf Sylla.
Dia explique à IPS que “Conté n'a pas plusieurs choix : soit il apprécie…la situation et organise la répression, soit il négocie directement avec les syndicalistes, ce qui est risqué, et choisit par la suite un homme d'envergure comme Premier ministre pour gérer le pays et donc changer totalement son gouvernement. Dans tous les cas, il a forcément de choix à faire”.
“Je ne suis pas pour un coup d'Etat. Cependant, il faut comprendre que l'armée est la seule force vraiment organisée et qui a les moyens de précipiter le changement dans ce pays. Mais, c'est un choix aléatoire dont il faut craindre les conséquences si ça tourne mal”, prévient-il.
En tout cas, le gouvernement a interdit ce week-end les rassemblements à la suite des incidents provoqués samedi par des barricades dressées dans les rues à Conakry par des jeunes.
Riche en ressources naturelles comme l'aluminium, la Guinée semble jouer son avenir sur cette nouvelle fronde syndicale qui secoue le pouvoir en place, soulignent des analystes. Plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour, selon des sources officielles, La dernière grève de juin 2006 avait provoqué des débordements violents, occasionnant la mort d'au moins 13 personnes, en majorité des élèves tombés sous les balles des forces de l'ordre.

