POLITIQUE: L'ONU élude l'invasion militaire de la Somalie

NATIONS UNIES, 16 jan (IPS) – Lorsque l'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a critiqué l'invasion militaire américaine de l'Irak, la qualifiant d'acte "illégal", il a été attaqué violemment par des néo-conservateurs de droite aux Etats-Unis.

Annan accusait implicitement l'administration du président Bush d'avoir violé la charte de l'ONU parce qu'elle n'avait pas reçu l'autorisation du Conseil de sécurité pour lancer une attaque militaire contre l'Irak il y a quatre ans.

Puisque l'histoire a la manie de se répéter, la communauté internationale est maintenant confrontée à une situation parallèle suite à l'invasion militaire de la Somalie voisine par l'Ethiopie le mois dernier et les frappes aériennes américaines qui ont suivi, contre des cibles présumées d'al Qaeda. Mais à une conférence de presse, jeudi (11 janvier), le nouveau secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, qui acquiert rapidement la notoriété d'éviter des questions politiquement sensibles, a refusé de juger les transgressions éthiopiennes et américaines dans la Corne de l'Afrique. Lorsqu'il a évité de répondre à deux questions ayant pour but de l'amener à se prononcer sur "l'intervention unilatérale des Américains" en Somalie, un troisième journaliste a été plus direct.

"Une dernière tentative sur la Somalie", a-t-il dit au secrétaire général. "Pensez-vous — oui ou non — que ce que les Etats-Unis ont fait en bombardant la Somalie et en ayant des forces spéciales sur le terrain est d'une certaine manière en violation du droit international?" Le secrétaire général : "Par principe, je ne répondrai à rien sous forme de 'oui ou non'. Je crois que j'ai déjà répondu à cette question".

La seule réponse qu'il a donnée était qu'il suivait de près la situation en Somalie.

"J'étais simplement préoccupé par la possibilité d'un impact sur les civils et par les décès de civils rapportés", a indiqué Ban aux journalistes, plus tôt. "J'espérais que — même si je comprends pleinement la nécessité qui sous-tend cette attaque — nous serions assez prudents pour ne pas voir ce genre de situation conduire dans des directions indésirables". Il a également déclaré : "Cette situation à elle seule rappelle dans toute son horreur que nous devons redoubler nos efforts diplomatiques pour avoir un processus politique en vue d'une résolution pacifique de cette question".

Le Conseil de sécurité de l'ONU, fort de 15 membres, a été également réticent à organiser un grand débat sur la situation en Somalie.

"Cependant, le Conseil de sécurité, est non seulement silencieux, mais il est complice dans la nouvelle agression en Somalie", affirme Salim Lone, l'ancien porte-parole de la Mission de l'ONU en Irak et un chroniqueur du "Daily Nation" basé à Nairobi.

Le mois dernier, a-t-il dit, le conseil a voté une résolution qui, tout le monde le savait, était le meilleur moyen de déclencher une guerre dans ce pays le plus pauvre du monde.

"La résolution autorisait une force de maintien de paix pour ramener la paix et la stabilité en Somalie et pour protéger le Gouvernement fédéral de transition (à Baidoa) de l'Union des tribunaux islamiques (à Mogadiscio) qui contrôle la majeure partie du sud de la Somalie", a-t-il ajouté.

Avant le vote de cette résolution, a souligné Lone, les Etats-Unis violaient le précédent embargo onusien sur les armes en armant les seigneurs de guerre qui étaient opposés aux islamistes, et l'Ethiopie avait en fait envoyé dans le pays des milliers de soldats, avec le soutien américain, en violation de cette résolution. Le conflit en Somalie a été déclenché par une longue dispute qui couvait entre le gouvernement de transition de la Somalie à Baidoa et la force islamique à Mogadiscio. Les Etats-Unis fournissent de l'aide au gouvernement de transition au motif que la force islamique a des liens avec al Qaeda.

Bill Fletcher, Jr. un professeur associé à 'Brooklyn College-City University' de New York et tout dernier président de TransAfrica Forum, a déclaré que les Ethiopiens devaient se retirer et qu'il fallait une force de l'Union africaine (UA) dans le pays pour aider à la reconstruction et la réconciliation. "La seule façon dont le gouvernement de transition réussira est d'élargir sa base plutôt que de compter sur la puissance de feu éthiopienne", a-t-il ajouté. Les Etats-Unis, a-t-il indiqué, devraient manifestement rester hors de Somalie.

Fletcher a également fait remarquer que la Somalie était maintenant devenue le théâtre d'une guerre par personnes interposées entre les deux parties, avec les Ethiopiens soutenant le gouvernement de transition de la Somalie et les Erythréens qui apporteraient leur soutien à l'Union des tribunaux islamiques. Il y a un profond danger dans ce jeu de politique régionale.

"Les Ethiopiens risquent l'ostracisme continental pour s'être impliqués dans les affaires intérieures de la Somalie. Ils ne sont pas là au nom de l'Union africaine ou à la suite d'un accord de maintien de paix obtenu de commun accord", a-t-il dit.

Il a également indiqué que les Erythréens étaient également en train de jouer avec de la dynamite — tout comme les Etats-Unis l'avaient fait lorsqu'ils ont apporté leur soutien aux mujahideen en Afghanistan dans leur guerre contre l'Union soviétique dans les années 1980 — en ce qu'ils pourraient renforcer une force très réactionnaire qui pourrait influencer la politique de la Corne de l'Afrique, y compris à l'intérieur de l'Erythrée elle-même. Lone a noté que pendant 16 longues années, la Somalie avait été totalement sans loi et violente sous le règne de seigneurs de guerre rivaux, mais que les Nations Unies étaient restées impuissantes, ayant été chassées par ces seigneurs de guerre après qu'ils ont tué des soldats de maintien de paix américains et pakistanais.

"Mais six mois après que l'Union des tribunaux islamiques avait finalement ramené la paix dans le pays et développé une grande popularité, comme l'ont rapporté même des agences de presse occidentales ahuries, les Etats-Unis ont demandé aux Nations Unies d'envoyer, en fait, une force pour renverser les islamistes", a-t-il indiqué.

"L'objectif était d'amener le gouvernement de transition, qui a été créé en dehors de la Somalie par de proches alliés américains, l'Ethiopie et le Kenya, au pouvoir, même s'il bénéficiait de si peu de soutien qu'il avait été incapable de sortir de la petite ville de Baidoa depuis deux ans qu'il existe", a-t-il ajouté.

Peu après l'invasion de la Somalie, le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi a assuré le secrétaire général de l'ONU sortant, Kofi Annan, que l'attaque militaire était une "opération limitée". Zenawi a dit qu'entre 3.000 et 4.000 soldats éthiopiens avaient "brisé les reins" des forces islamiques. Mais il a n'a donné aucune indication sur la date de retrait de ses troupes.

Les Etats-Unis semblent être derrière tout ce désordre, a affirmé Fletcher. Il n'y a rien d'étonnant à cela.

"L'administration Bush [George W. Bush] est préoccupée par l'avancée de l'Union des tribunaux islamiques et, les ayant catalogués comme des suppôts d'al Qaeda, souhaite voir ce mouvement bloqué, sinon détruit".

Il semble que le gouvernement éthiopien, dirigé par un régime qui à un certain point se disait anti-impérialiste, a choisi de servir les intérêts des Etats-Unis dans ce cas, a-t-il ajouté. "Ainsi, non seulement l'Ethiopie est confrontée à la perspective d'un conflit long et meurtrier à son sud, mais les Etats-Unis font face à la perspective d'une implication potentielle si le conflit évoluait et devenait soit une autre guerre éthiopienne/érythréenne, ou si l'Union des tribunaux islamiques gagne la sympathie du public parce qu'ils sont perçus comme des victimes de la première superpuissance mondiale", a déclaré Fletcher.

Au début de ce mois, un Conseil de sécurité divisé a débattu d'un projet de résolution appelant "toutes les forces étrangères à (se) retirer immédiatement des territoires de Somalie et à cesser leurs opérations militaires à l'intérieur de la Somalie." Mais ce paragraphe était en discussion à cause de l'opposition, principalement des Etats-Unis à la plupart des membres du Conseil.

Le projet de résolution, ayant un soutien fort de la Ligue des Etats arabes, était l'idée personnelle du Qatar, un membre non permanent qui assurait la présidence du Conseil de sécurité le mois dernier.