EUROPE: Un autre langage sur l'immigration

PARIS, 13 jan (IPS) – Face à l'afflux d'immigrants clandestins qui débarquent chaque semaine depuis un an sur les côtes méditerranéennes, le débat sur l'immigration en France et en Europe se concentre sur la crainte de ces nouveaux arrivants.

Des 30.000 réfugiés africains arrivés l'an dernier sur les côtes des îles Canaries, peu ont probablement remarqué la statue qui orne l'entrée du Port de Garachico, à Tenerife, représentant un homme portant une valisette, et dont le regard se tourne vers l'océan Atlantique. Cette statue symbolise les centaines de milliers d'Espagnols ayant traversé l'Atlantique au cours du 20ème siècle pour fuir la pauvreté après la guerre civile de 1930 ou la dictature, entre 1939 et 1975. En moins d'un siècle, le port de Garachico, autrefois point de départ de l'émigration vers l'Amérique, est devenu un point d'arrivée pour des milliers d'immigrants et de réfugiés africains. Situées à quelque 1.300 kilomètres au sud-ouest de l'Espagne et du Portugal, les îles Canaries étaient alors le lieu de départ des populations européennes à la recherche d'un avenir meilleur en Amérique latine. A présent, elles sont devenues un éden à atteindre pour les réfugiés venus d'Afrique qui sont parfois prêts à risquer leur vie pour rejoindre le continent européen. Selon des statistiques officielles, 30.058 d'entre eux ont rejoint les côtes canariennes l'an dernier à bord d'embarcations de fortune, à tel point qu'on les compare parfois aux réfugiés vietnamiens, les “boat people”, des années 70. Ces arrivées massives risquent de se poursuivre en 2007, ce qui inquiète grandement l'Union européenne (UE). En décembre dernier, les 25 chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE se sont accordés sur une nouvelle politique en matière d'immigration, qui devra entrer en vigueur en juin, mais plusieurs Etats membres se montrent peu favorables à une politique commune et mettent l'accent sur le renforcement des contrôles aux frontières. En France, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy, candidat à l'élection présidentielle, est préoccupé par cette immigration qu'il qualifie de “menace” pour le pays. Devant le parlement, il a présenté en mai dernier un texte de loi qu'il a défendu en ces termes : “nous ne voulons pas subir l'immigration, mais la choisir”. Son projet de loi, voté en juin, permettra à l'avenir d'accepter sur le sol français de nouveaux immigrés en fonction de critères liés à leurs qualifications. Sarkozy s'est également opposé à une régularisation massive d'immigrés installés en France depuis de nombreuses années — comme cela avait été le cas en Italie et en Espagne, et plus récemment en Allemagne — et a relancé, par la même occasion, les expulsions massives du territoire. Son ministère continuera à renforcer les contrôles aux frontières pour lutter contre l'immigration clandestine, malgré le fait que de nombreux experts estiment qu'un renforcement des mesures ne fait qu'accentuer l'immigration illégale.

Ségolène Royal, candidate à l'élection présidentielle pour la gauche, la principale adversaire de Sakozy, estime pour sa part que seule une politique cohérente en matière de développement vis-à-vis de l'Afrique pourra mettre un frein à ce flot de réfugiés à destination de l'Europe. “Nous ne pouvons pas dissocier immigration et développement”, a-t-elle déclaré au cours des débats télévisés opposant les différents candidats à la présidentielle sur les chaînes françaises. “L'Europe ne parviendra à contrecarrer cette immigration illégale qu'en offrant aux populations africaines la chance de vivre leur vie en toute dignité dans leurs pays d'origine”.

La candidate et son camp, le Parti socialiste, s'opposent au projet d'immigration choisie présenté par la droite française, arguant qu'il encouragera la fuite des cerveaux. Ils ont déjà indiqué qu'en cas de victoire aux élections présidentielles et législatives, le texte serait abrogé.

De nombreux experts estiment que l'immigration est nécessaire, à la fois pour les pays en développement et pour l'Europe. “Dans plusieurs pays, comme en Inde, au Maroc ou au Brésil, le nombre d'universitaires est supérieur aux besoins du marché local de l'emploi”, explique Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique. “Par conséquent, l'immigration du Sud vers le Nord de jeunes gens ayant un bagage intellectuel ne constitue pas nécessairement une fuite de cerveaux”. Elle note que ces immigrés envoient régulièrement de l'argent dans leur pays d'origine pour aider leurs familles, ce qui contribue à la stimulation de la demande locale. L'immigration peut également constituer une soupape qui permet de libérer les tensions sociales dans les pays du Sud au lieu de les attiser, estime-t-elle.

D'autres spécialistes insistent sur un autre point : l'Europe a besoin de ces immigrés pour des raisons économiques et démographiques. “Selon les scénarios démographiques, l'immigration constituera la première source de peuplement en France d'ici à 2050”, affirme François Héran, directeur de l'Institut national d'études démographiques.

D'autres projections indiquent également que, face au vieillissement de la population européenne, le nombre de retraités connaîtra une augmentation spectaculaire par rapport au nombre de jeunes actifs sur le marché de l'emploi. “Même si le taux de naissances en France est plus élevé que dans le reste de l'Europe, étant donné l'inversion attendue de la pyramide des âges en France et en Europe, l'immigration sera la seule manière d'inverser la tendance”, note-t-il. “La peur associée aux phénomènes migratoires n'est pas fondée”, ajoute Héran. “Le gouvernement français a régularisé 6.000 immigrants en 2006, sur une population de 61 millions d'habitants, ce qui représente un immigrant pour 10.000 ressortissants français. En termes statistiques, c'est insignifiant”.