POLITIQUE-TCHAD: Quand les démêlés pétroliers agitent un régime controversé – Analyse

YAOUNDE, 21 avr (IPS) – Le Tchad est un pays pauvre et semi-désertique d'Afrique centrale, longtemps déchiré et ruiné par plus de deux décennies de guerre civile, mais il a rejoint le peloton des pays africains producteurs de pétrole, en 2003.

Mais ce pays, qui commencé à peine à percevoir les recettes de son pétrole, a replongé dans la tourmente depuis qu'il a renoué avec son climat habituel de ni paix ni guerre consécutif aux combats qui ont ébranlé N'Djamena, la capitale, le 13 avril.

Des groupes de rebelles ayant leurs bases arrière au Soudan voisin, se sont constitués, avec parfois à leur tête, des proches du président tchadien Idriss Deby Itno, depuis une première tentative de coup d'Etat, en mai 2004.

Ces rebelles, dont certains sont d'anciens officiers ayant déserté récemment l'armée tchadienne, déclarent à la presse qu'ils veulent mener une “guerre de libération” pour "mettre fin à la dictature de Deby et instaurer une véritable démocratie".

“Depuis Goukouni Oueddei jusqu'à Deby, en passant par Hissène Habré réfugié au Sénégal, la libération ou la démocratie s'est toujours jouée au Tchad à coups de canon”, a déclaré à IPS, Jean Njoya, politologue, enseignant à l'Université de Yaoundé II-Soa, au Cameroun.

“Certes, Deby, après avoir chassé Habré du pouvoir (en 1990), avait réussi à organiser des élections, comme celles de 1996 et 2001”, indique Njoya.

"Mais malheureusement, la découverte du pétrole a accéléré la descente (du pays) aux abîmes, provoquant, au passage, une crise politique à la suite de la mauvaise gestion des revenus pétroliers".

En effet, le chef de l'Etat tchadien, qui est de plus en plus isolé, pour avoir modifié la constitution du pays en 2004 afin de se présenter pour un troisième mandat présidentiel, n'est pas confronté seulement à des rébellions armées.

Depuis l'automne dernier, le gouvernement tchadien a engagé un bras de fer avec la Banque mondiale qui lui reproche d'avoir rompu l'accord inédit qu'elle avait passé avec lui : son soutien au projet d'exploitation du pétrole tchadien, en échange de la mise sous contrôle des revenus qui devraient être affectés à des dépenses de développement.

La Banque mondiale, qui est le principal soutien et garant de la réalisation du projet pétrolier tchadien, a suspendu une partie des recettes pétrolières, plus de 100 millions de dollars, dans une banque de Londres.

Le pipeline, qui transporte le pétrole depuis juillet 2003, est long de 1.070 kilomètres, part de Doba, dans le sud du Tchad, où il est exploité, pour arriver à un terminal flottant de stockage et de déchargement situé sur l'océan Atlantique, à sept miles de Kribi, une ville portuaire du Cameroun.

La production actuelle estimée à 160.000 barils/jour. Et pendant les 25 ans prévus pour l'exploitation, le pétrole fournira au Tchad, selon des estimations officielles, un bénéfice annuel de deux milliards de dollars et le budget du gouvernement pourra augmenter de 45 à 50 pour cent.

Le gouvernement tchadien avait pris des engagements auprès de la Banque mondiale pour mieux gérer les revenus pétroliers, avec la création d'un Collège de contrôle comprenant des officiels et des organisations de la société civile. Le gouvernement avait notamment prévu de mettre de côté 10 pour cent des revenus pour les générations futures, cinq pour cent pour le développement de la zone pétrolière et 80 pour cent pour les secteurs prioritaires : éducation, santé et services sociaux, développement rural, infrastructures.

Dans un communiqué de presse annonçant l'entrée en fonction du pipeline, le gouvernement tchadien avait souligné le fait que le "Collège de contrôle, avec l'appui de la Banque mondiale, continuera à faire progresser la mise en œuvre du plan de gestion des revenus" pétroliers.

Un fonctionnaire des Nations Unies en poste au Tchad, et réfugié actuellement à Yaoundé, la capitale camerounaise, a expliqué, sous anonymat, à IPS que l'hypothèse sécuritaire avancée par Deby pour mettre la main sur les 10 pour cent des revenus pétroliers réservés aux générations futures, est un mauvais tour. Les Tchadiens, ajoute-t-il, reprochent à leur président et son entourage de s'être enrichis excessivement, plongeant la majorité de la population dans la misère.

“Le coup de force de la mi-avril visait à re-créer les conditions idéales pour l'arrivée au pouvoir d'un nouveau régime soutenu par toute la population, et à mettre un terme au désordre, à l'ethnicisation de la société, à la corruption, aux détournements et à l'enrichissement illicite”, a affirmé à IPS, Fatima Inoua, une enseignante de français au Lycée de N'Djamena, réfugiée également au Cameroun, pays frontalier situé au sud-ouest du Tchad.

Des groupes de la société civile suspectent le régime tchadien de chercher à acheter des armes avec les ressources pétrolières prévues pour les générations futures. Et le président Deby ne s'en cache pas pour avoir déclaré aux journalistes qu'il armerait son pays pour le défendre dès que la Banque mondiale débloquerait les fonds gelés.

Il a menacé de fermer les robinets du pétrole si la banque refusait de mettre les fonds à sa disposition d'ici à la fin de ce mois. Le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, a simplement indiqué aux journalistes, cette semaine, que son institution poursuivait les discussions avec le gouvernement tchadien.

“A vrai dire, Deby a commencé à faire le vide autour de lui au profit des personnalités issues de son clan”, explique à IPS, François Colin Nkoa, enseignant à l'Université de Yaoundé II-Soa. “Les distorsions politiques, toujours sur fond de ressources pétrolières mal gérées, ont poussé certaines personnalités politiques de premier plan à prendre leur distance vis-à-vis de l'homme fort de N'Djamena”.

“En laissant Deby modifier la constitution pour devenir très prochainement président à vie, on a ramené le Tchad à plusieurs décennies en arrière, offrant l'occasion à son élite vorace et fanatique de jouer au seul jeu qu'elle maîtrise depuis plus de trente ans : le jeu de massacres”, affirme à IPS, Shanda Tonme, jurisconsulte international, basé à Yaoundé.

Il ajoute : “Le Tchad vit un paradoxe cruel où les espoirs de lendemains meilleurs, à la suite de l'exploitation du pétrole, se sont vite éteints par de graves dérives autocratiques”. Selon Tonme, “Le sort de ce pays est à nouveau scellé dans la guerre civile”.

Si N'Djamena a rompu ses relations diplomatiques avec Khartoum, accusant le Soudan de "soutenir et d'armer les rebelles pour déstabiliser le Tchad, les Tchadiens vivent dans l'inquiétude. Toutefois, Deby semble contrôler la situation avec le soutien peu dissimulé de la France, l'ancienne puissance coloniale, estiment des analystes.

Un diplomate occidental en poste à Yaoundé, ayant requis l'anonymat, déclare à IPS : “Jadis chasse gardée (le Tchad) de la France dans les années 1980, le décor a changé avec ce pétrole pour lequel les Tchadiens se battent alors qu'il (le pétrole) est américain et malais”. Le pétrole est exploité, en effet, par des compagnies américaines (Exxon Mobil, 40 pour cent; Chevron, 25 pour cent); et la société pétrolière de Malaisie (Petronas, 35 pour cent).

Il explique : “C'est avec les Etats-Unis et la Banque mondiale que Deby se dispute. Les Américains se sont immiscés dans la coopération militaire, et le Tchad figure en bonne place dans la fameuse 'Initiative Pan-Sahel', qui implique les pays riverains du Sahara dans un projet de surveillance du désert”, notamment contre les mouvements islamistes terroristes.

“En outre, ils (les Américains) sont maîtres des finances du pays par le biais de la Banque mondiale, principal financier du projet pétrolier; et la compagnie américaine Exxon entend bien préserver sa production tchadienne, très prometteuse, et qui lui a rapporté, en deux ans, 4,7 milliards de dollars”, ajoute ce diplomate.