STILLWATER, Etats-Unis, 19 déc (IPS) – La fin de la sixième conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Hong-Kong laisse un goût amer pour les pays en développement en général, notamment les pays africains, qui avaient parié sur l'adoption de mesures prenant en compte leurs préoccupations pour un commerce équitable.
Les espoirs des pays en développement se regroupaient autour du programme de développement de Doha qui prévoyait la fin des subventions agricoles aux agriculteurs des pays riches et l'accès de leurs produits agricoles au marché des pays développés.
L'accord de Hong-Kong comprend un engagement timide qui garantit le droit des pays en développement à protéger leurs produits vitaux pour leurs producteurs, une promesse d'éliminer, d'ici à 2013, les subventions à l'exportation et des paiements équivalents. Cependant, ce sera trois années au-delà de la date prévue initialement pour l'élimination des subventions. Sur le coton, les Etats-Unis proposent d'éliminer toutes les formes de subventions à l'exportation, mais une décision de justice de l'OMC a déjà exigé cette mesure dont les paiements ne représentent que 10 pour cent du montant total concerné. La proposition ne règle toutefois pas le problème essentiel des paiements des subventions internes qui faussent le commerce et facilitent le dumping.
A Doha, les pays riches avaient promis de réduire, voire éliminer les tarifs et les barrières non tarifaires sur les produits d'exportation des pays en développement.
Les subventions européennes à l'exportation représentent seulement 3,5 pour cent du soutien total que l'Union européenne (UE) accorde à son agriculture, alors que les Etats-Unis représentent le plus important fournisseur de subventions à leurs cotonculteurs, avec plus 18 milliards de dollars entre août 1999 et juillet 2005, selon Oxfam, une organisation non gouvernementale (ONG) basée en Grande-Bretagne.
Les agriculteurs aux Etats-Unis ont produit presque 23,4 milliards de dollars de coton pendant cette même période, ce qui portait les subventions à 86 pour cent de la valeur totale. L'agriculture est le secteur le plus important dans les pays en développement, et le plus gros des négociations reste à faire. Le texte des ministres ne prévoit pas l'élimination des subventions internes des pays riches qui entraînent le dumping. Les principaux producteurs de coton ouest-africains touchés par les subventions — le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Tchad — avaient demandé une réduction de 80 pour cent d'ici à la fin de 2006, de 10 pour cent à la fin de 2007, et une suppression totale dès le 1er janvier 2009. 'African Trade Network', qui regroupe plusieurs ONG dont Enda Tiers Monde ainsi que 'Third Work Network' regrettent “qu'au lieu d'une étape importante dans la réalisation du très important round de développement, Hong Kong s'est plutôt révélé une plate-forme contre le développement”.
L'échec de Hong-Kong pour les pays en développement et les pays africains en particulier souligne le double langage et le réalisme qui prévalent quant au respect des règles qui régissent le commerce international au sein de l'OMC. Dans son rapport sur le développement humain en 2005, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) avait déjà dénoncé le non-respect de leurs engagements par les pays riches. Selon ce rapport, le commerce aurait pu être un puissant levier développement s'il avait été plus équitable. “Il est vrai que plus de commerce offre des opportunités pour le développement humain. Sous de meilleures conditions, il peut contribuer à réduire la pauvreté, les inégalités, et à vaincre l'injustice. Pour les pays les plus pauvres, et des millions de pauvres, ces conditions n'existent pas encore”, soulignait le rapport de PNUD publié en novembre. Le rapport fustige l'attitude des pays développés qui, dit-il, sont prêts à chanter les bienfaits de l'économie de marché quand il s'agit de prescrire la démarche à suivre par les pays pauvres, mais qui, en retour, maintiennent des barrières tarifaires les plus élevés et subventionnent leur agriculture à coup de milliards. “Ces mesures faussent les bénéfices de la mondialisation en faveur des pays riches, tout en empêchant des millions de personnes des pays en développement de partager les fruits du commerce. L'hypocrisie et le double langage ne peuvent pas constituer une fondation solide des règles d'un système multilatéral qui travaille pour le développement humain”, poursuit le rapport. Selon l'ONG Enda Tiers Monde, 25.000 producteurs de coton aux Etats-Unis recevaient 40 pour cent des subventions mondiales totales au coton. Mais de toutes les subventions américaines, 80 pour cent – représentant 32 pour cent du total mondial – vont à 2.700 cotonculteurs seulement. Certains producteurs américains reçoivent jusqu'à 17 millions de dollars. Selon le PNUD, les subventions américaines font chuter les cours mondiaux de neuf à 13 pour et permettent aux producteurs américains de dominer le marché avec près du tiers des exportations mondiales de coton. Malgré cette réalité des chiffres, les menaces des pays développés de rejeter sur les pays en développement les raisons d'un éventuel échec à Hong-Kong ont eu raison de la fermeté de ces derniers de n'accepter, au pire des cas, aucun compromis lors de la sixième conférence de l'OMC. Pour arrondir les angles, le secrétaire américain à l'Agriculture, Mike Johanns, et le représentant américain pour le commerce Rob Portman, avaient annoncé, lors d'une récente visite en Afrique, un programme d'amélioration du coton en Afrique de l'ouest, d'un montant de sept millions de dollars. Pour Oxfam, cette offre ne s'attaquera pas aux effets nuisibles des subventions aux producteurs de coton des pays d'Afrique de l'ouest qui perdent jusqu'à 250 millions de dollars en recettes chaque année à cause du dumping du coton américain.
Selon le PNUD, les pays en développement subissent des pertes atteignant 72 milliards de dollar par an, y compris les effets collatéraux, liées aux subventions et autres mesures protectionnistes. Cette somme équivaut à l'aide total en 2003. Selon le professeur Robert Wade de la 'London School of Economics', le flou entretenu dans les différents accords par les pays développés leur permet d'avoir toujours le dernier mot soit en brandissant des menaces ou en gagnant du temps. Les différentes aides des pays développés à leurs agriculteurs et le refus d'accepter l'entrée, sur leur marché, des produits en provenance des pays en développement, relancent le débat sur le bien-fondé du commerce international et l'économie de marché par rapport à son rôle dans la lutte contre la pauvreté. Rien ne dit que les mesures annoncées à Hong-Kong seront appliquées car les subventions ont avant tout un caractère politique. Selon l'Organisation économique pour la coopération et le développement (OCDE), les pays développés paient jusqu'à 279 milliards de dollars pour maintenir les prix de produits locaux au-dessus ce ceux du marché. Par ailleurs selon le PNUD, la Politique agricole commune (PAC) de l'Union européenne, qui couvre seulement deux pour cent des emplois de l'UE absorbe 40 pour cent de son budget. Une analyse de l'économie politique du commerce permet de comprendre que les différents soutiens agricoles des pays développés – qui coûtent chers – ne sont pas seulement économiques. Ces soutiens sont surtout politiques et visent à défendre des intérêts particuliers et des secteurs stratégiques, en même temps qu'ils sont des pratiques contraires au libéralisme économique qu'ils défendent. Pourtant, le compromis de Hong-Kong va mener à terme à des négociations sur des questions essentielles comme la transparence des marchés de l'Etat, les services et les investissements et la facilitation du commerce. Ces secteurs touchent la souveraineté des Etats et l'ouverture au marché avait déjà été dénoncée par les ONG et les organisations de la société civile, car risquant d'entraîner une déstabilisation des économies des pays pauvres. Selon plusieurs rapports récents du PNUD et de la chercheuse américaine Hester Einsenstein, le développement tant loué des pays d'Asie comme Taiwan, Singapore, la Corée du Sud, la Malaisie, et l'Indonésie – sans mentionner la Chine -, s'est fait avec l'interventionnisme et le protectionnisme des Etats, contrairement à ce que recommande l'OMC aujourd'hui aux pays d'Afrique et d'Amérique latine. La remarque de Robert Wade résume tout sur les intentions des pays développés d'exploiter les plus pauvres : “Les pays en développement, en tant que groupe, sont en train d'être sévèrement restreints dans leurs stratégies de développement par une panoplie de règles formulées et avalisées par des organisations internationales…" "Ces règles visent à limiter les options des gouvernements des pays en développement pour restreindre les activités des compagnies opérant à l'intérieur de leurs frontières”.

