SANTE-KENYA: Beaucoup d'avortements, trop peu de contraception

NAIROBI, 24 oct (IPS) – Dénommée le scandale des "bébés en sacs", la découverte de 15 fœtus l'année dernière à côté d'une rivière à Nairobi a horrifié le Kenya -et arraché les assurances du gouvernement selon lesquelles il mettrait fin aux avortements illégaux.

Une grossesse ne peut être interrompue dans ce pays d'Afrique de l'est que si elle met en danger la vie d'une femme. Les fœtus, qui avaient été mis dans des sacs à ordures en mai, proviendraient d'avortements illégaux pratiqués dans une clinique privée par le gynécologue John Nyamu.

Plusieurs mois plus tard, les autorités semblent toutefois être en train de livrer une bataille perdue d'avance contre l'avortement illégal comme cela a été le cas l'année dernière.

"Leurs opérations (des avorteurs) sont devenues hautement secrètes. Ces gens sont devenus très prudents parce qu'ils sont au courant des contrôles impromptus effectués par la 'Kenya Medical Practitioners and Dentists Board' (Conseil des médecins et dentistes du Kenya)", a déclaré Daniel Yumbya, président directeur-général du conseil : un organisme gouvernemental qui enregistre et régule les installations médicales dans le pays.

Suite à un tuyau au début de cette année, le conseil a effectué des descentes dans deux cliniques dans les provinces centrale et occidentale de la Rift Valley — mais n'a pas arrêté des agents dans ces régions, ou ailleurs.

"Ce que nous disons est que nous savons que l'avortement est en train d'être fait par du personnel non professionnel, mais nous n'avons réussi à arrêter personne", a dit Yumbya à IPS. Des inquiétudes sur la probabilité que des institutions médicales du gouvernement soient en train de pratiquer des avortements illégaux ont été également soulevées, quelque chose que les autorités ont démenti.

Nyamu était impliqué dans l'affaire des "bébés en sacs" après que des documents portant ses coordonnées ont été retrouvées avec les fœtus. Les deux cliniques de soins en santé de la reproduction qu'il dirige ont été fermées, et il a été, depuis, inculpé pour le meurtre de 13 des 15 fœtus.

Deux des infirmiers de Nyamu ont été également inculpés — mais les autorités n'ont pas pu retrouver la trace des mères des bébés avortés.

Selon un rapport de 2004 intitulé 'Une évaluation nationale de l'ampleur et des conséquences de l'avortement clandestin au Kenya', quelque 300.000 avortements sont pratiqués dans le pays chaque année, la plupart dans des conditions peu sûres. Environ 2.600 femmes meurent des suites de complications liées à l'avortement chaque année — tandis que 20.000 sont hospitalisées.

L'évaluation a été entreprise par des organismes chargés de l'administration de la santé publique, la 'Kenya Medical Association' (l'Ordre des médecins du Kenya), la section kényane de la Fédération des femmes juristes – et Ipas, une organisation mondiale qui travaille pour améliorer les soins de santé de la reproduction pour les femmes. Alors que l'avortement est refusé aux femmes au Kenya, les contraceptifs qui pourraient les aider à éviter les grossesses non désirées ne sont pas — trop souvent — également disponibles. Richard Muga, directeur de l'Agence nationale de coordination pour la population et le développement, a rédigé une rubrique plus tôt ce mois dans laquelle il a souligné que l'utilisation du contraceptif s'élevait juste à 39 pour cent parmi les femmes mariées — un chiffre qui n'avait pas augmenté depuis 1998.

Plus tôt cette année, le gouvernement avait alloué 2,6 millions de dollars pour les services de santé de la reproduction (précédemment, les donateurs octroyaient environ 13 millions de dollars par an pour les contraceptifs seuls). Les activistes des droits des femmes trouvent certainement cette allocation un peu trop petite lorsqu'on considère, disent-ils, les sommes d'argent dont on dit qu'elles sont perdues à cause de la corruption.

En juillet de l'année dernière, un ancien émissaire de la Grande-Bretagne au Kenya, a déclaré que la corruption avait coûté au pays 187 millions de dollars depuis que le gouvernement du président Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir en décembre 2002.

Par ailleurs, la ré-instauration de la Politique de Mexico par les Etats-Unis aurait également ébranlé sérieusement la planification familiale au Kenya.

Le président américain George Bush a réintroduit la politique lorsqu'il a prêté serment pour la première fois en 2001. Elle stipule que des financements américains ne peuvent pas être donnés à des organisations non gouvernementales (ONG) étrangères qui utilisent l'argent d'autres donateurs pour faire des avortements ou les promouvoir d'une façon ou d'une autre — ou pour donner des conseils et orienter pour la procédure.

La politique, largement connue sous le nom de "gag rule", a été pour la première fois annoncée par l'ancien président Ronald Reagan à une conférence internationale sur la population tenue à Mexico, au Mexique, en 1984.

La 'Family Planning Association of Kenya' (l'Association kényane pour la planification familiale – FPAK), une ONG qui opère depuis l'indépendance en 1963, indique qu'elle a été obligée de fermer huit de ses 17 cliniques dans le pays à la suite de la "gag rule".

"L'USAID — l'Agence américaine pour le développement international, qui était notre plus grand donateur — nous a fixé une condition : cesser de collaborer avec l'IPPF (Fédération internationale pour la planification familiale), qui est tolérante par rapport à l'avortement ou ils arrêteraient de nous financer", a noté, récemment, Joachim Osur, directeur des services de livraison de la FPAK.

"Mais il était impossible pour nous de cesser notre engagement auprès de la fédération puisqu'elle nous a soutenus depuis le début. En conséquence, l'USAID a immédiatement cessé son appui financier".

Suite au retrait des fonds américains, l'initiative de la distribution des contraceptifs au sein des communautés, par la FPAK, qui impliquait la communauté dans la distribution des contraceptifs dans les ménages, a pris fin.

"Cette initiative signifiait que les femmes, qui ne pouvaient pas venir dans nos cliniques pour obtenir des contraceptifs, pouvaient facilement y accéder à travers les distributeurs. Après l'échec de l'initiative, beaucoup plus de femmes se sont certainement retrouvées exclues des mécanismes de contrôle des naissances", a souligné Osur. Le retrait des financements américains fait perdre à la FPAK quelque 276.000 dollars par an.

La FPAK a été également obligée de commencer par faire payer pour ses services, un montant qui va jusqu'à 10,5 dollars, en fonction de l'assistance contraceptive demandée.

Avec plus de 56 pour cent de Kényans vivant avec moins d'un dollar par jour, le plus petit montant peut se révéler inabordable pour les femmes dans le pays. Osur a dit qu'il y a eu une importante réduction du nombre de femmes visitant les cliniques de la FPAK : l'organisation desservait à l'heure actuelle 82.000 femmes par an au lieu des 130.000 environ — comme auparavant.

"Lorsque vous parlez d'une baisse d'environ 50.000, vous parlez de grossesses non désirées et même de décès dus à l'avortement. C'est une question sérieuse", a souligné Osur.

Marie Stopes, une organisation internationale qui fournit des services de santé de la reproduction et des soins post-avortement, a été également frappée par la "gag rule".

"Nous avions dû fermer deux cliniques des bas quartiers. C'étaient des cliniques dans les principaux quartiers pauvres à Nairobi et le nombre de femmes affectées est vraiment significatif", a déclaré le porte-parole, Martha Waratho.

Les autorités kényanes n'ont pas pu informer IPS sur le montant total que le pays avait perdu suite à la ré-instauration de la Politique de Mexico..

Des efforts répétés auprès de l'ambassade américaine dans la capitale du Kenya, Nairobi, pour obtenir des commentaires sur les effets de la 'gag rule', ont été infructueux.