DROITS-KENYA: La bataille de la terre se déplace vers les tribunaux

NAIROBI, 21 oct (IPS) – Déplacée par une administration, laissée sans terre par la suivante, Wanjiku Njoroge Rumiritu vit une histoire qui n'est pas agréable.

Il y a plus d'une décennie, la violence qui a soufflé sur la province occidentale de la Rift Valley, au Kenya, l'a contrainte à quitter sa maison.

"C'était la terre de notre famille. C'est là que j'ai grandi, et j'y ai également élevé mes enfants. Sans elle, je n'ai plus aucun autre endroit où aller", a déclaré à IPS, Rumiritu, âgée de 62 ans, dans la capitale, Nairobi. "J'y suis retournée quelques mois après que la situation s'est améliorée, mais j'ai trouvé de nouveaux occupants qui ont menacé de me tuer si j'y mettais encore les pieds." La violence a éclaté en prélude à la première élection multipartite du Kenya en 1992, où des rivalités ethniques étaient entretenues pour saper le soutien de l'opposition dans la province de la Rift Valley : la région ayant le plus grand nombre de sièges législatifs. Des politiciens de la 'Kenya African National Union' (au pouvoir jusqu'en 2002) auraient alors incité des membres des Kalenjin — le groupe ethnique de Daniel arap Moï, le président d'alors — à attaquer les groupes Kikuyu, Luhya et Luo.

Ceci a été fait au milieu des appels en faveur du "majimbo", un système de gouvernement basé sur l'ethnie qui, selon certains, recommande une épuration ethnique régionale à travers le retour de populations non indigènes dans leurs régions d'origine.

Selon la Commission kényane des droits de l'Homme (KHRC), une organisation non gouvernementale, 15.000 personnes sont mortes dans les affrontements qui ont suivi — tandis qu'environ 300.000 ont été déplacées dans la Rift Valley et les provinces occidentales. L'estimation du Programme des Nations Unies pour le développement est un peu moins élevée : 200.000. IPS n'a pas pu se procurer des statistiques gouvernementales sur le nombre de personnes affectées par les affrontements.

Il y a eu un regain de violence ethnique dans la Coast Province avant les élections générales de 1997, lorsque des partisans de l'opposition ont été encore pris pour cibles — et des violences et des attaques de représailles dans la Rift Valley, en 1998.

Human Rights Watch, basée à New York, estime que les différents épisodes des affrontements ethniques motivés par la politique ont fait environ 2.000 morts — et déplacé quelque 400.000.

Uba Omari, une rescapée des affrontements de 1997, a dit à IPS qu'elle a été torturée par des agents de sécurité qui l'ont accusée d'avoir caché des armes dans ses parties intimes. En conséquence, affirme Omari, elle a été obligée de fuir avec ses deux enfants.

"J'ai été contrainte de courir aussi vite que possible à cause de ce qui s'est passé. Lorsque je suis retournée après que le calme était revenu, j'ai trouvé des visages inconnus occupant ma terre, qui, disaient-ils, leur avait été donnée par les autorités, et m'ont même montré un titre de propriété pour cela", a-t-elle indiqué pendant un entretien à Nairobi.

Maintenant, environ 500 des personnes déplacées au cours des affrontements ont intenté un procès au gouvernement en vue d'être réinstallées sur leur terre. Elles espèrent que les tribunaux obligeront les autorités à mettre en œuvre une recommandation faite par une commission nommée en juillet 1998 pour enquêter sur la violence.

Conduite par le juge Akilano Akiwumi, la commission a publié un rapport en 1999 demandant que les personnes déplacées soient réinstallées — et que les autorités accusées d'avoir organisé les affrontements soient poursuivies. Des personnes aussi bien dans le précédent gouvernement que dans l'actuel ont été nommées dans le rapport.

Toutefois, le document a jusqu'ici été mis en veilleuse et aucune mesure n'a été prise contre les leaders politiques ou les responsables gouvernementaux, affirme Davis Malombe – responsable adjoint de programmes au département de la KHRC qui fait des recherches sur des questions liées à l'impunité.

"Cette suffisance de l'Etat a couvé et aggravé l'horrible culture de l'impunité, où des crimes commis contre l'humanité sont soit ignorés soit objet de peu d'attention pour rendre les auteurs moins responsables devant la loi", dit-il. (Les organisations de défense des droits de l'Homme se sont maintenant lancées dans une initiative nationale dénommée 'Campagne contre l'impunité' pour veiller à ce que ceux qui sont impliqués dans les affrontements soient obligés de rendre des comptes).

De même, des activistes comme Odenda Lumumba, coordonnateur national de la 'Kenya Land Alliance', affirment que le gouvernement de la Coalition nationale Arc-en-ciel a fait peu de progrès dans la réinstallation bien qu'il soit au pouvoir depuis deux ans et demi. L'alliance est une grande organisation qui chapeaute des groupes de la société civile faisant pression pour une réforme agraire.

"C'est une honte que certaines des victimes restent toujours des personnes déplacées depuis plus de dix ans maintenant, sans aucun plan de réinstallation du gouvernement pour elles", a-t-elle dit à IPS.

Le porte-parole du ministère des Terres, Mary Ngaruma, dit que la réinstallation de ceux qui ont été déplacés par la violence est en cours.

"L'opération a démarré l'année dernière. Le gouvernement authentifie les cas et a pour l'instant réinstallé certains de ceux qui ont été véritablement délogés", a-t-elle indiqué à IPS.

Ngaruma a été incapable de donner un chiffre sur le nombre de personnes qui avaient été réinstallées — et le premier responsable d'un autre ministère semblait même ne pas savoir qu'une telle opération était en train d'être entreprise.

"Des consultations sont en cours entre mon ministère, le ministère des Terres et le cabinet du président sur la formation d'une commission pour élaborer les modalités pour la réinstallation des victimes des affrontements", a déclaré récemment Kiraitu Murungi, le ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles. "Dès que les modalités seront mises au point, la réinstallation commencera".

Même si Rumiritu arrive à récupérer sa terre, il y a certaines blessures que la réinstallation a peu de chances de guérir.

"Des policiers mettaient le feu à nos maisons, tuant nos familles et violant des femmes", a-t-elle dit de la violence de 1992.

"J'ai perdu quatre de mes cinq enfants, plus mon mari dans la violence qui m'a déplacée. J'avais dû quitter ma terre de cinq hectares et fuir pour assurer ma sécurité. Je vis maintenant comme un squatter".