PRETORIA, 18 nov (IPS) – Le président sud-africain Thabo Mbeki est engagé dans un combat de pompier politique en Côte d'Ivoire où des craintes d'une guerre civile de grande envergure entre gouvernement et forces rebelles paraissent fortes.
La Côte d'Ivoire, le plus gros producteur de cacao au monde, a commencé à glisser vers le chaos le 4 novembre lorsque l'armée a attaqué le nord du pays tenu par les rebelles, violant un fragile cessez-le-feu de 18 mois. Dans le cours des événements, neuf soldats français de maintien de la paix ont été tués, et Paris a riposté en détruisant presque toute la petite force aérienne de ce pays. Depuis lors, la France a envoyé un contingent supplémentaire de 600 militaires pour renforcer ses 4.000 soldats de la paix, qui font partie de la force des Nations Unies en Côte d'Ivoire, composée de quelque 10.000 hommes au total. Des craintes existent que les combats puissent affecter des Etats fragiles comme la Sierra Leone et le Liberia, qui se battent pour se remettre de leurs propres guerres civiles, et peut-être même des Etats plus éloignés. "Les tentatives du président Mbeki de réunir tous les belligérants, devraient être bien accueillies", a déclaré Dieudalle Tshiyoyo de l'Institut pour les élections en Afrique australe – un groupe d'experts indépendants, dans un entretien téléphonique avec IPS, mardi à Johannesburg, la capitale économique sud-africaine. Mbeki a rencontré le président ivoirien, Laurent Gbagbo, à Abidjan, la capitale économique, la semaine dernière. Après les entretiens, Mbeki a indiqué aux journalistes qu'il était "encouragé" par l'engagement de Gbagbo à restaurer la paix dans sa nation divisée. Mbeki a également rencontré, en Afrique du Sud, le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, qui est accusé par des officiels ivoiriens de soutenir les rebelles. Par ailleurs, le chef de l'Etat sud-africain a déclaré qu'il aurait des discussions avec le chef rebelle ivoirien, Guillaume Soro, cette semaine, dans le cadre des efforts pour la paix.
Mbeki a été sollicité par le chef de l'Etat nigérian, Olusegun Obasanjo, président en exercice de l'Union africaine (UA) forte de 53 membres, pour mener une médiation dans la crise ivoirienne. L'Afrique du Sud préside le Conseil de sécurité et de paix de l'UA, qui est chargé de régler les conflits sur le continent.
"Ils (l'UA) avaient besoin de quelqu'un en dehors de la région (ouest-africaine) pour parler aux Ivoiriens", a affirmé mardi à IPS, Che Ajulu, un chercheur à l'Institut pour le dialogue mondial, basé également à Johannesburg. Tshiyoyo a déclaré : "Les gens croient que l'Afrique du Sud est un médiateur honnête. Ils croient que les Sud-Africains ne jouent pas le rôle de grand-frère – que les Sud-Africains ne veulent pas obliger les gens à faire quelque chose. Ils utilisent plutôt la persuasion pour obtenir la paix, volontairement". "C'est arrivé au Burundi et en République démocratique du Congo. L'Afrique du Sud a également joué un rôle majeur dans la restauration de la paix en Sierra Leone et au Liberia", a-t-il ajouté.
Peut-être que la plus inquiétante tendance, dans la crise ivoirienne, est la montée de la division ethnique et religieuse dans le pays, quelque chose qui est imputé en partie à l'utilisation d'un discours de haine. La semaine dernière (11 novembre), le groupe de pression, Human Rights Watch, a exhorté les autorités ivoiriennes à s'assurer que les milices pro-gouvernementales ont cessé toutes attaques contre les civils. Le gouvernement a été également appelé à mettre fin aux émissions de radio et de télévision, destinées à inciter à la violence contre des gens perçus comme des opposants. Au cours des récentes années, des nordiques, des musulmans et des immigrants ouest-africains ont fait l'objet d'attaques des milices, qui les accusent de supporter la rébellion basée dans le nord, souligne Human Rights Watch dans un communiqué. Plus de 5.000 étrangers, la plupart des expatriés français, ont été évacués de la Côte d'Ivoire depuis la semaine dernière.
"Jusqu'à ce qu'ils aient été évacués, les citoyens français supportaient le poids des attaques xénophobes des milices. Maintenant, nous nous inquiétons que les milices ne dirigent leur rage vers leurs cibles plus familières – musulmans, nordiques et immigrants ouest-africains", a déclaré Peter Takirambudde, directeur exécutif de la Division Afrique de Human Rights Watch. "Etant donné l'histoire des abus des milices au cours de la crise politique en Côte d'Ivoire, les Nations Unies doivent prévoir de telles attaques et être prêtes à réagir", a-t-il ajouté. Selon Ajulu, l'antipathie envers les étrangers semble être limitée aux milices pro-gouvernementales.
"L'image que nous recevons de la Côte d'Ivoire est fausse. Je ne pense pas qu'elle reflète le sentiment des Ivoiriens. Le sentiment anti-étranger ne devrait pas être vu comme l'œuvre des Ivoiriens contre les Français", a-t-il souligné. Lorsque les rebelles surgissent en 2002, les Français avaient bloqué leur progression sur Abidjan, où ils pensaient faire tomber l'administration de Gbagbo. Les Français ont servi de zone tampon entre les belligérants, tout en encourageant le dialogue pour résoudre les deux questions les plus pressantes du pays : les critères pour la nationalité et les droits fonciers. Actuellement, plusieurs millions de nordiques – les descendants de travailleurs immigrants – ont été exclus de la propriété de terre et de l'acquisition de la nationalité ivoirienne. La France voulait également d'un accord sur les conditions d'éligibilité pour les candidats à la présidentielle – ceci après qu'un candidat nordique a été exclu de deux élections précédentes.
La solution à la crise ivoirienne, estiment certains experts, se trouve dans le départ de Gbagbo.
"Je pense que nous devons obtenir le départ de Laurent Gbagbo de la Côte d'Ivoire", a affirmé Ajulu. "S'il est enlevé de l'équation, c'est mieux pour le processus de paix". "Gbagbo a refusé de mettre en œuvre les accords de paix", a-t-il dit, en référence aux accords de janvier 2003 (Marcoussis, en France) et de juillet 2004 (Accra III, au Ghana) signés par le gouvernement et les rebelles. "Je ne pense pas que Gbagbo soit pour la paix. Il s'est entouré de faucons". Selon Ajulu, un précédent pour le départ de Gbagbo a été créé l'année dernière par la sortie du président libérien Charles Taylor des affaires.
Depuis que Taylor est exilé au Nigeria, la guerre civile qui faisait rage dans le pays, a pris fin – et plusieurs Libériens ont été en mesure de retourner à la maison qu'ils avaient fuie. Le chef rebelle Soro a également appelé pour le départ de Gbagbo avant les élections d'octobre 2005, déclarant aux journalistes, à Bouaké, la ville tenue par les rebelles, que le président ne pouvait pas unir le pays. Par ailleurs, il a favorablement accueilli la décision prise lundi par l'ONU de placer la Côte d'Ivoire sous un embargo sur les armes. Aux termes de la résolution élaborée par la France, les officiels ivoiriens, qui entravent les efforts de paix, auront leurs avoirs financiers et comptes bancaires gelés – et seront frappés par une interdiction de voyager. Ajulu croit que l'embargo sur les armes pourrait obliger les dirigeants ivoiriens à mettre fin au conflit.
"Cela fait partie du processus de paix", a-t-il dit. "S'il y a une impasse, Gbagbo pourrait reprendre la guerre après avoir accumulé des armes".

