KINSHASA, 20 nov (IPS) – La Conférence internationale sur la paix et la sécurité dans les Grands Lacs, qui s'est achevée samedi à Dar es Salaam, en Tanzanie, n'a pas provoqué d'enthousiasme particulier chez les Congolais, à Kinshasa comme dans le reste de la République démocratique du Congo (RDC).
Les Congolais sont sceptiques quant à une "solution miracle" qui ramènerait la paix dans la sous-région. La série de conférences préparatoires aux assises de Dar es Salaam ont montré, selon beaucoup de Congolais, combien les différents partenaires n'ont pas le même entendement de la paix dans la région. "Tandis que les Congolais s'évertuent à faire ressortir la notion sacrée de l'intangibilité des frontières et condamnent des comportements hégémoniques de certains pays de la région, les Rwandais s'accrochent, comme un fétiche, à la question du génocide et son corollaire, la menace que constituent les ex-forces armées rwandaises et les milices interahamwe qui écument les forêts congolaises, prêtes, disent-ils, à envahir le Rwanda", regrette Kaninda Museme, professeur de sciences politiques à l'Université de Kinshasa. La méfiance est encore trop grande entre les parties qui doivent signer la paix à Dar es Salaam", ajoute Museme.
Comme fondement de leur scepticisme, bon nombre de Congolais soulignent le fait que la "Déclaration de Dar es Salaam", supposée engager les parties vers un comportement plus responsable, soit restée dans les généralités, évitant de blesser les susceptibilités des uns et des autres.
Le vendredi, 19 novembre, les Kinois (habitants de Kinshasa), pouvaient déjà prendre connaissance du contenu de la déclaration, les journaux de la capitale congolaise ayant publié le document à l'état de "projet de Déclaration de Dar es Salaam". Pourtant, l'article 20 de la déclaration dit clairement que les parties s'engagent à "assurer la sécurité des frontières communes dans le cadre de stratégies de gestion de proximité des questions transfrontalières, en consultation avec les populations de ces zones". Ce qui rejoint, en principe, les aspirations de la société civile congolaise, exprimées lors des réunions préparatoires de la conférence. Bien plus, le ministre congolais des Affaires étrangères, Ramazani Baya, s'est montré assez optimiste quant à la volonté politique des parties à évoluer vers la paix dans la région des Grands Lacs : "Il est temps pour nous", a-t-il déclaré, "de tourner la page des années de conflits armés qui ont secoué la région. Nous allons jeter véritablement les bases d'une situation plus sécuritaire et d'une coopération économique entre tous les pays de la région". Baya s'appuie sur les accords signés, à Kigali, en octobre 2004, entre le Rwanda et la RDC d'abord, et entre la RDC et l'Ouganda ensuite, pour une commune vérification des mouvements de troupes aux frontières communes. Les responsables du ministère congolais des Affaires étrangères croient que la conférence de Dar es Salaam fera date dans l'histoire de l'Afrique des Grands Lacs dans la mesure où tous les Etats ont déclaré leur ferme volonté d'œuvrer pour la paix.
Les chefs d'Etat, qui ont fait le déplacement de Dar es Salaam, paraissent effectivement croire à la nouvelle ère de paix que va consacrer la conférence de la capitale tanzanienne. Quatorze chefs d'Etat, dont 11 particulièrement concernés, ont, par leur présence, donné le poids souhaité à l'événement. Après la cérémonie d'ouverture du sommet, vendredi, les chefs d'Etat ont discuté à huis clos des problèmes réels qui minent la paix dans la région des Grands Lacs. C'était l'occasion pour le président congolais Joseph Kabila de s'entretenir avec certains de ses homologues dont les frontières restent encore sensibles : le général François Bozizé de Centrafrique, occupé à rapatrier les ressortissants congolais qui s'étaient réfugiés à Bangui; et le président Domitien Ndayizeye du Burundi où le retour des réfugiés congolais de Gatumba reste d'actualité. Le Burundi avait officiellement accusé l'armée de la RDC d'avoir participé au massacre des 160 réfugiés congolais du camp de Gatumba, non loin de Bujumbura, la capitale burundaise, dans la nuit du 13 août 2004. Un détail important : Kabila n'a pas rencontré son homologue rwandais, Paul Kagame en tête-à-tête à Dar es Salaam. Les Congolais auraient bien voulu voir les deux hommes parler de la situation de Goma où des assassinats mystérieux sont devenus le lot quotidien des populations. Les nuits de Goma sont devenues très dangereuses et les militaires rwandais sont généralement pointés du doigt par les habitants de cette ville de la province du Nord-Kivu, dans l'est de la RDC, et frontalière avec le Rwanda. Il n'est pas encore question de ressusciter la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL) qui réunissait le Rwanda, le Burundi et la RDC, mais les chefs d'Etat s'engagent dans quelque chose qui y ressemble.
Ils déclarent vouloir "parvenir à l'intégration régionale en œuvrant à l'harmonisation des instruments de coopération économique et monétaire, en adoptant des stratégies pour la convergence macroéconomique et pour la mise en œuvre des politiques régionales en vue de la libre circulation des personnes, des biens et des services". Les dirigeants de la région ont une année pour donner une forme à l'engagement de Dar es Salaam. Et pour mettre tous les atouts de leur côté, ils ont associé d'autres pays qui n'ont rien à voir avec les Grands Lacs, mais qui, du fait de leur proximité avec la RDC et les conflits de cette dernière décennie, ont eu à subir les soubresauts des guerres. Ce sont la République du Congo, l'Angola, la République centrafricaine, le Soudan, la Tanzanie, le Kenya et la Zambie.
En attendant, les populations de l'est de la RDC, toujours en ébullition, doutent encore de la bonne foi des chefs d'Etat ex-belligérants. "Dieu bénisse Dar es Salaam", s'est contenté de dire Kakule Shabani, un chef coutumier de la province du Nord-Kivu.

