NAIROBI, 11 sep (IPS) – Peter Makori connaît l'odeur d'une prison kényane qui est sa demeure depuis ces deux derniers mois.
Il est détenu actuellement dans la province de Nyanza, dans l'ouest du Kenya pour des implications présumées dans le meurtre de deux chefs tribaux. Mais, Kang'ethe Mungai, un activiste des droits humains et fondateur de Libérer les prisonniers politiques, dit que Makori a été emprisonné pour avoir attiré l'attention sur les violations des droits de l'Homme. Il est un journaliste d'investigation. Le cas de Makori illustre l'étendue des violations des droits humains au Kenya et le besoin urgent d'une institution pour surveiller de tels excès.
Pour mettre fin à la culture de l'impunité, le gouvernement a nommé récemment une commission pour surveiller et prévenir les violations des droits dans le pays.
La Commission nationale pour les droits de l'Homme au Kenya, installée le 11 août, comprend neuf membres, ayant tous des expériences professionnelles remarquables sur les questions des droits humains. Présidée par l'avocat des droits humains de renom, Maina Kiai, l'institution agira comme un organisme de contrôle pour le gouvernement.
Au cours du lancement, Kiai, qui a été décrit comme ayant une "indépendance d'esprit" et "les meilleurs talents" pour mener le groupe, a exprimé l'engagement de son équipe à être "énergique" dans le règlement des questions de droits.
La commission, qui remplace la Commission permanente sur les droits humains, est une institution autonome, à l'abri de l'interférence du gouvernement. "Notre rôle n'est pas de nous mêler de vos attributions.
Nous espérons que la performance du gouvernement s'améliorera dans les domaines des droits de l'Homme", a promis Kiraitu Murungi, ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles.
La Commission permanente sur les droits de l'Homme, créée par le régime de l'ancien président Daniel arap Moï (1978-2002), était considérée par les activistes de droits comme "sans pouvoir". Elle élevait à peine la voix sur les violations des droits humains durant son existence.
Les organisations de défense des droits ont placé le Kenya parmi les dix premiers pays en Afrique ayant les plus graves violations des droits humains. Des histoires de tortures sont endémiques, comme en témoigne une série de chambres de torture récemment mise à nu à Nyayo House, un immeuble de 26 étages situé au cœur de Nairobi, la capitale du Kenya. Les chambres étaient utilisées par l'ancien gouvernement pour "s'occuper" des dissidents politiques.
Environ 2.000 personnes ont été torturées, un quart d'entre elles a été tué et le reste mutilé à vie.
Des affrontements d'origine politique, qui ont éclaté pour la première fois en 1991 dans la province de la Vallée du Rift, se sont révélés être l'une des questions des droits humains les plus sérieuses. Plus de 1.000 personnes seraient mortes pendant cette période.
Il en est de même pour au moins 23 personnes qui ont été tuées dans une attaque menée par environ 300 membres de la secte Munguki dans la propriété de Kariobangi à Nairobi, le 4 mars 2002. La secte et 17 autres groupes d'autodéfense et de milice ont été déclarés illégaux le même mois.
Toutefois, cela n'avait pas empêché les membres de Munguki de manifester publiquement leur soutien au candidat à la présidentielle du parti au pouvoir d'alors, Uhuru Kenyatta, en août. La police, bien que présente à la manifestation, n'était pas intervenue, selon l'organisme de défense des droits humains basé à Londres, Amnesty International.
Entre 1991 et 2002, la violence ethnique, encouragée par l'Etat, a conduit à la mort de plus de 4.000 Kenyans et au déplacement forcé de 600.000 autres, selon la Commission kényane des droits humains, un organisme de contrôle indépendant.
Philip Tirop, l'un des nouveaux membres de la commission, souligne que leur objectif est d'améliorer l'image du kenya.
Parlant à IPS dans un entretien téléphonique, il a déclaré : "Nous allons visiter les commissariats de police, les prisons et les endroits où les violations des droits de l'Homme ont lieu".
Mais Kang'ethe a une opinion différente. "Ce gouvernement n'a pas beaucoup changé. Il est possible qu'il minimise les recommandations suggérées par la commission", affirme-t-il, se référant au gouvernement de Mwai Kibaki, qui a été élu en décembre 2002.
"Je m'attends à un changement, mais pas à une révolution parce que la commission a toujours des comptes à rendre au gouvernement", note-t-il.
Les Kényans disent que la création de la commission, couplée avec la création possible d'une Commission vérité, justice et réconciliation, éliminera des excès.
"C'est ce que nous attendions depuis longtemps. Plusieurs personnes sont mortes, d'autres ont subi des blessures permanentes à cause du manque de volonté du gouvernement de faire observer les droits de l'Homme parmi ses ressortissants", affirme Selina Mwanahawa, une femme d'affaires à Nairobi.
Un groupe de travail, chargé d'étudier les possibilités de mise en place d'une commission vérité, a été nommé en avril. Il a conduit des audiences publiques à travers le pays et doit encore publier un rapport sur ses conclusions, qui selon un initié, proposera la création d'une commission vérité.
Ce n'est pas la première fois qu'un pays africain met en place une commission vérité et réconciliation. L'Afrique du Sud l'avait déjà eu une commission pour enquêter sur les abus commis durant l'apartheid. La Sierra Leone a également créé sa propre commission pour panser les blessures de la guerre civile de dix ans, qui a pris fin en 2001.
Les organismes de surveillance des droits humains sont une nécessité en Afrique. Des gens comme Makori, le journaliste, ne seraient pas en train de moisir en prison s'il y avait une institution pour surveiller et prévenir les excès au Kenya.

