NIGERIA-POLTIQUE: Les coups d'Etat et le cycle infernal de la mort.

(IPS) – Commentaire par Seidi Mulero

rong>
LAGOS, 11 mai (IPS)- La condamnation à mort, le 25 avril dernier,
du Général
de corps d'Armée, Domaldson Oladipo DIYA, vice-président et chef
d'état
major général jusqu'en décembre dernier, par le tribunal militaire
spécial
qui l'a jugé avec 29 autres personnes pour trahison et tentative
de
renversement du gouvernement militaire fédéral du Nigeria,
ressemble à du
déjà vu dans ce pays de l'Afrique de l'Ouest.
Diya et cinq autres personnes dont le général de division
Abdulkarim Adisa
(ancien ministre des travaux publics et de l'habitat), le général
de
division Tajudeen Olanrewaju (ancien ministre des communications),
le
lieutenant colonel O. O. Akinyode (ancien officier assistant ou
aide de camp
du général Olarewaju), le chef de bataillon Olunsegun Fadipè (chef
de la
sécurité ou aide de camp du général Diya) et l'ingénieur Adebola
Adebanjo
ont en effet été condamnés à la peine capitale.
Ils sont tous des Yorubas, l'ethnie du sud-ouest nigérian, d'où
est
originaire Moshood Abiola, le vainqueur de l'élection
présidentielle de juin
1993 maintenant en prison pour s'être déclaré président de la
République.
Quatre personnes ont été condamnées à la prison à perpétuité.
Parmi elles on
cite Niran Malaolu, journaliste, rédacteur du quotidien "The
Diet", Madame
Sola Sode, le colonel E. I. Jamdo et M. Isaiah Adebowalé. Six
autres
personnes ont été condamnées à des peines de prison allant de deux
à 10 ans.
Les autres ont été acquittées. Selon le tribunal, toute personne
jugée
coupable aura ses biens "mal acquis" confisqués au profit de
l'Etat.
Ces personnes avaient été arrêtées au cours de la nuit du 20 au 21
décembre
1997. Leur jugement a commencé le 14 février 1998 à Jos, capitale
de l'Etat
du Plateau (dans le Nord-Est), à l'Est de la capitale fédérale,
Abuja.
Dans son jugement, le président de la Cour martiale, le général de
division
Victor Malu a déclaré qu'il ne faisait l'ombre d'aucun doute que
le général
Diya avait eu connaissance du coup et l'avait activement financé.
Le numéro II déchu avait, lors de l'ouverture du procès le 14
février, fait
une déclaration dans laquelle il avait affirmé que le coup avorté
avait été
préparé par le chef d'état major de l'armée de terre, le général
Ishaya
Bamayi et que le fait que ce dernier ne fût pas parmi les inculpés
prouvait
que l'idée du coup d'état été conçue et préparée "de là-haut"
pour lui
causer des de là-haut" pour lui
causer des ennuis.
Répondant à cette allégation dans son jugement du 28 avril, le
président du
tribunal a dit que le fait que l'idée ait été conçue par une autre
personne
n'était pas une excuse suffisante si l'on a pris part au complot
sans avoir
alerté les autorités.
Sans doute pour empêcher les conjurés de faire des déclarations
qui
agaceraient davantage le chef de l'Etat, Malu ne leur a pas donné
la parole
au cours de la prononciation du jugement. Il a tout simplement
conseillé à
ceux d'entre eux qui auraient des déclarations à faire de les
faire par
écrit au Conseil de Gouvernement Provisoire par l'intermédiaire de
leurs
av (militaires). En effet, seul ledit conseil est habilité à
confirmer
ou réformer le jugement et a le droit de gracier les condamnés.
Naturellement, le jugement a donné lieu à des réactions négatives
dans tout
le pays. Maître Georges Opara, un avocat de Lagos, a dans une
interview,
rejeté le verdict, disant qu'en droit, on ne condamne pas une
personne pour
une simple intention, sans que la personne concernée ait déjà fait
certains
actes concrets répréhensibles.
Maître Abraham Adesanya, vice-président de la coalition
démocratique
nationale (NADECO), a, dans une interview, décrit le jugement
comme une
inquisition : "En ce qui me concerne, le jugement n'a pas été
libre. Alors,
je demande tant aux nigérians qu'à la communauté internationale de
le
rejeter", a-t-il dit en précisant que le chef de l'Etat était le
plaintif,
le procureur, le juge et en même temps l'autorité chargée de la
validation
du procès.
Dans sa réaction, l'aile de l'Etat de Lagos de l'union nigériane
des
journalistes (NUJ) s'est insurgée contre le fait que Niran
MALAOLU, un
journaliste, (un civil), ait été jugé par une Cour martiale.
Pourtant, ce n'est pas la première fois que des journalistes
allaient être
jugés et condamnés par un tribunal militaire. Quatre journalistes
l'ont déjà
été en 1995, à savoir, Mme Chris Anyawu, éditeur du journal
"TSM", M.
Kunle Ajibadé, rédacteur des journaux A.M.NEWS, M. Ben Charles-
Obi,
rédacteur de "Classique", et Georges Mbah de "Tell". Ils ont
été
condamnés à des peines de prison de 15 ans chacun
Les réactions négatives ci-dessus prouvent que ce procès n'a pas
été juste.
Mais les plus acerbes restent sans doute les Yorubas qui se
sentent
directement visés. Bien que le général Diya et ses compagnons
d'infortune
aient déjà "offensé" leurs frères Yorubas en participant
activement au
gouvernement d'Abacha qui continue de priver Moshood Abiola de la
présidence
que le peuple lui a confiée, beaucoup de Yorubas voient le fait
que les six
personnes condamnées à mort sont de leur groupe ethnique comme une
nouvelle
attaque dirigée contre l'ethnie Yoruba.
Moshood Abiola, vainqueur présumé des élections de présidentielles
de 1993,
languit en prison actuellement.
Dans une interview accordée à IPS, M. Okoro Chidi, un pharmacien
Igbo
originaire du sud-est du pays, rit amèrement et dit : "Ils (c'est
à dire
les membres de l'oligarchie au pouvoir) se sont déjà débarrassés
des Igbo.
Maintenant, c'est le tour des Yorubas et de tous les hommes du
sud". Les
Igbo constituent une autre ethnie nigériane, originaire du sud-est
du pays.
C'était afin d'éviter les conséquences fâcheuses d'une
interprétation
lugubre de ce jugement que les leaders chrétiens tels que le
prélat Sunday
Mbang de l'Eglise méthodiste du Nigeria et le révérend Abiodun
Adetiloye de
l'Eglise anglicane ont, le même jour du jugement, lancé un appel
au chef de
l'Etat pour que la peine de mort soit commuée en peine de prison.
Voyant l'entêtement avec lequel le présent régime avait exécuté
les neuf
opposants ogonis (dont Kenule Beeson Saro wiwa) le 10 novembre
1995, les
observateurs disent que le gouvernement peut en faire de même avec
les
présents conjurés sous prétexte que c'est ce que dit la loi
militaire.
Mais beaucoup disent aussi que c'est une diversion le "maître
stratégique" au pouvoir veut se servir au moment où il s'apprête
à se
succéder et à annoncer sa candidature unique à la présidence. S'il
pardonne
les condamnés, personne ne pourra lui demander de ne pas usurper
la
présidence, a indiqué le Oduduwa youth movement, un mouvement de
la défense
des droits des yorubas, dans un communiqué de presse publié à la
fin du mois
dernier. Ce mouvement a demandé que tout le monde condamne le
jugement,
mais sans aller supplier Abacha.
Mais même avant ce communiqué, une délégation du Conseil Suprême
pour les
affaires islamiques de l'Etat d'Ogun – d'où est originaire le
général Diya-
dirigé par M. Latef Adegbitè, secrétaire général fédéral, a rendu
visite au
gouvernement dudit Etat pour lui demander d'intercéder au profit
des
condamnés auprès du général Abacha.
Depuis son indépendance le 1er octobre 1960, le Nigeria a connu
-officiellement- au moins 13 coups ou tentatives de coup d'Etats
dont cinq
ont réussi, mais avec des effusions de sang.
Le premier coup d'état militaire (des sudistes) a eu lieu dans la
nuit du 14
au 15 janvier 1966. Bien qu'il ait échoué, il a coûté la vie à 13
victimes
dont le Premier ministre (fédéral), Alhaji Tafawa Balewa et au
Premier
ministre gouverneur de la région du Nord, Alhadji Ahmadu Bello.
Six ans plus tard, le coup d'Etat manqué du 13 février 1976
coûtera la vie
au général Murtala Muhammed, (chef d'Etat depuis le 29 juillet
1975) et à
plusieurs autres personnalités. Comme le coup avait échoué, un
total de 39
officiers dont le ministre de la défense, le général I.D. Bisala
et son
délégué à la tête du coup, le colonel Buka Suka Dimka avaient été
exécutés.
Le coup d'Etat avorté de l'automne 1985 lui, conduira à dix
exécutions
capitales dont celui du Général Mamman Vatsa, alors ministre
gouverneur du
district fédéral d'Abuja.
Le putsch sanglant du 22 avril 1990 avait, quant à lui, conduit à
un total
de 68 exécutions capitales. Même les coups qui ont réussi ont leur
cortège
de malheur : celui du 31 décembre 1983 qui a porté le général
Muhammadu
Buhari au pouvoir avait coûté la vie au général Ibrahim Bako et a
beaucoup
d'autres personnes.
Le jugement des inculpés dans le coup d'état dit avorté du 25 mars
1995
aurait pu conduire à l'exécution d'une quarantaine de personnes si
de
grandes personnalités comme le général Olunsegun Obasanjo (chef
d'Etat de
1976 à 1979) n'étaient pas dans le lot et si la communauté
internationale ne
s'était pas mobilisée derrière lui.
Selon les observateurs, contrairement à ce que soutiennent les
chefs
militaires, les exécutions capitales ne sont pas un antidote
efficace contre
les coups d'Etats et les mutineries. C'est ce qui explique que le
cycle du
fléau soit aujourd'hui plus rapide qu'au cours des deux premières
décennies
qui ont suivi l'indépendance.
Le vrai antidote, disent les observateurs à Lagos, c'est la
sincérité, la
démocratie et la bonne gouvernance.